C’est à n’y rien comprendre. Alors qu’il y a seulement quelques semaines, nous nous réclamions tous d’un certain Charlie dont l’humour potache n’avait d’égal que son irrévérence et la certitude d’intentions non haineuses mais essentiellement politico-socialo-humoristico-anar, voilà que le monde médical se déchire pour une histoire de fesses sur une fresque…

L’histoire commence en réalité il y a 15 ans. Les internes du CHU de Clermont-Ferrand font alors appel aux étudiants des Beaux-Arts pour réaliser une fresque sexuelle sur le mur de leur salle de garde. Il paraît que c’est une tradition. L’humour carabin dit-on. Les médecins ont besoin de se détendre, pensez donc, ils côtoient la mort tous les jours ! Pourquoi pas ? Il y a quelque semaines, les internes (ceux d’aujourd’hui évidemment) ajoutent des bulles de parole (des papiers scotchés au mur et non peints) à ces personnages en train de s’adonner à des plaisirs indécents sous-entendant que, s’ils ne sont pas en train de faire son affaire à Marisol Tourraine et de lui enfoncer « bien profond » sa réforme, c’est tout comme. En réalité, la volonté des internes auteurs de ces bulles de textes étaient d’interpeller, non pas la ministre, mais les internes qui ne se tiennent pas informés : « interne, si tu ne prends pas garde, tu risque de te faire baiser par cette réforme ». Et là, patatra ! Scandale ! L’association Osez le Féminisme dénonce une apologie du viol collectif, le monde médico-politico-médiatique s’emballe, on appelle le Conseil de l’Ordre qui ne peut se prononcer car les internes sont des étudiants et donc ne dépendent pas de lui, la fresque est immédiatement effacée, les médecins font le pied de grue devant les bureaux de l’administration, etc.

Une confusion dérangeante

Cette affaire nous intéresse au CCF du point de vue de la vision du sexe, des sexualités et notamment du sexe à plusieurs… Car, l’avez-vous bien regardée cette fresque ? Observons-la de plus près… Elle représente au centre Wonder Woman qui d’une main branle Daredevil pendant que Superman lui éjacule dans la bouche. Sous elle, Batman la sodomise et SuperGirl semble être allée avec sa main bien loin dans son vagin. Viol collectif ? Ca ressemble à s’y méprendre à une partouze, non ? Trois hommes, deux femmes dont une vers qui toutes les attentions sont tournées… Ne serait-ce pas tout simplement de la pornographie ? Comment peut-on affirmer qu’il s’agit d’un viol collectif ? Et le faire n’est-il pas la marque d’une condamnation morale du sexe à plusieurs ? Wonderwoman a bien le droit d’apprécier ce qu’elle est en train de vivre à mon avis et personne ne peut décider qu’elle est non consentante. Il faudrait demander aux auteurs ou simplement faire confiance aux médecins qui sont catégoriques sur ce point : il ne s’agit en aucun cas d’un viol ! « A l’époque, ce sont deux étudiantes – oui des filles – qui l’on réalisée, nous raconte Arnaud Gallon, le président actuel de l’internat et interne en radiologie. Il n’y avait aucune équivoque quant à ce qu’elle représentait. D’autant qu’il s’agit en réalité d’une reproduction d’un dessin de manga pornographique. » Il est d’ailleurs rare de représenter le viol d’une femme par, entre autre, une autre femme (il y a Supergirl !). Ou de mettre la victime supposée dans la position de masturber un de ses assaillants tout en ouvrant la bouche pour recevoir la semence d’un autre.

Quant aux paroles ajoutées, elles sont, là encore, empruntes soit au champ lexical sexuel (je vous invite à écouter l’émission de France Culture sur ce sujet disponible ci-dessous) qui aime souvent un peu de violence, de vulgarité, les jeux de dominant/dominé et les insultes, soit à celui des manifestations de mécontentement (« machin, si tu savais, ta réforme où on se la met ! »).

Au CHU de Clermont-Ferrand, cette histoire a fait des remous importants et en a énervée plus d’un ! « J’ai reçu beaucoup d’appels de médecins de toute la France pour m’exprimer leur soutien et leur indignation quant à cette accusation à notre encontre, raconte Arnaud Gallon. Nous avons tous été choqué et particulièrement les internes femmes qui se sont senties insultées directement. Elles n’acceptaient pas qu’une association (fut-elle féministe) parle en leur nom et sous-entende qu’elles avaient implicitement cautionner le viol en laissant cette fresque ». Un pot commun sur Internet a même été créé pour que l’internat puisse faire repeindre ses murs de nouvelles fresques. Les étudiants en art peuvent commencer à travailler leur palette ! Mais, une chose est sûre, Arnaud Gallon sera vigilant sur la non publication de photos de ces nouvelles œuvres…

Les féministes (dont je suis à ma manière), hommes ou femmes, comme tous ceux qui se sentent concernés par notre société et son évolution doivent rester vigilants vis-à-vis d’eux-mêmes. Il ne faut pas crier au loup quand il ne s’agit que d’un masque de fantaisie et non d’un animal féroce. Effacer cette fresque, c’est un peu comme brûler les écrits érotiques qui émaillent la littérature. Parler d’apologie du viol collectif face à une œuvre (que l’on aime ou pas) qui, au pire, prête seulement à confusion, c’est faire le lit aussi des bienpensants, des gardiens d’une morale et d’une vertu qui aiment condamner tous les désirs qui ne correspondent pas à leurs idées de ce qui est acceptable. C’est peut-être aussi culpabiliser celles et ceux qui n’osent pas encore exprimer des fantasmes (in)avouables. C’est donc à mon avis, non seulement se tromper de combat, mais surtout, se tromper de camp.

Diaporama de fresques des hôpitaux de Paris ici.

Interview de Gilles Tondini, auteur d’un livre intitulé L’image obscène sur l’histoire des fresques et graffitis dans les salles de gardes en France, ici.