Une intime conviction

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Finissons-en avec « les crimes passionnels » ! ou, une histoire de film qui amène Dominique Potin-Kahn, psychologue clinicienne, à traiter du terme Féminicide !

Séquence cinéma sur mon petit écran, un moment de farniente, je me loue un film.

J’avais choisi un drame français de 2019 pour l’histoire et les comédiens : « Des coulisses à la scène du prétoire se convoquent, rhétorique magistrale et intime vérité », Télérama. Les comédiens Marina Foïs et Olivier Gourmet tenaient les rôles principaux. Ça commençait bien !

L’histoire s’inspire de faits réels, l’affaire Suzanne Viguier. C’est le procès en appel de Jacques Viguier, le mari, qui est accusé du meurtre de sa femme dont le corps n’a d’ailleurs jamais été retrouvé. L’avocat ténor du barreau, Dupont-Moretti, assure la défense. Un personnage fictif, Nora, « seconde » l’avocat de manière obsessionnelle dans la défense de l’accusé qu’elle considère subir une injustice. Ça continuait bien !

Mon sang n’a fait qu’un tour quand, l’oreille toujours aux aguets, par deux fois, j’ai entendu  ces deux mots : « crime passionnel ». Nora explique à son fils de 10 ans l’histoire qui l’occupe ; l’homme qu’elle défend est accusé de crime passionnel. Les propres enfants de l’accusé – et donc de la disparue – présentent lors d’une audience un « arbre d’hypothèses » qui présente toutes les possibilités de la disparition de leur mère pour amener les jurés à penser à autre chose que le meurtre par leur père qui semble être la seule possibilité retenue. Les enfants proposent, entre autres, un crime passionnel disent-ils, tout autant possiblement réalisé par l’amant de leur mère que par leur père. Je n’irai pas plus loin dans l’histoire. Je ne suis pas critique de film. Il m’a surtout inspiré ce texte.

En 2019 on peut donc encore parler de crime passionnel, de crime au nom de l’amour !  On peut décemment et impunément évoquer une histoire où un mari et un amant « s’arrachent » l’objet corps féminin chosifié en considérant cela commis par amour !

Qu’est ce donc que cette appellation de “crime passionnel” ? 

On ne tue pas par amour. On tue quand on considère que l’autre vous appartient. On tue quand on considère que l’autre n’est avant tout qu’un objet qu’il est inenvisageable de perdre. On tue quand la séparation est envisagée par la compagne, qui dans la plupart des cas a déjà subi des violences. On tue quand le corps de l’autre vous échappe. C’est quasiment le même schéma dans tous les féminicides (106 féminicides depuis le 1er janvier 2019 à l’heure où j’écris ce papier). 

Nommer ainsi la chose n’est que romantiser l’acte quand il s’agit du meurtre d’une femme par son compagnon, et parce qu’elle est une femme.

Le « drame » conjugal, titre communément et largement encore choisi dans nombre de médias, n’est pas non plus un qualificatif pénal. Comme le terme « crime passionnel », il relève du champ lexical de l’art, du cinéma, de la littérature…

Albert CAMUS écrivait « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Mal nommer un homicide c’est amoindrir sa portée. Mal nommer, ici c’est cautionner. Mal nommer, ici c’est ne pas reconnaître ce qui est sous-jacent. Mal nommer, ici c’est ne pas traiter sur le plan pénal correctement la chose.

Ce qui est sous-jacent aux féminicides,  ce sont le reliquats d’une culture patriarcale héritée du pater familias romain. Époque où l’homme de la maisonnée romaine détenait droit de vie ou de mort sur sa femme, ses enfants et ses esclaves.

Le terme de féminicide commence à s’imposer dans l’espace publique depuis 2014. Le féminicide est par définition un meurtre commis par des hommes parce que les victimes sont des femmes. Ce terme a été inventé par une sociologue, Diana E.H. Russel, en 1976. Cependant il n’a pas d’existence juridique en France.

18 pays d’Amérique du Sud ont introduit depuis 2007 le féminicide au code pénal.

En Espagne,  la loi se durcit dans le cadre des violences faites aux femmes et les moyens financiers sont importants depuis 2004, date à laquelle cela a été reconnu cause nationale.

En 2013, l’Italie se dote d’une loi spécifique visant à lutter contre les féminicides.

En 2014, appel des États membres en Europe à qualifier juridiquement de “féminicide” le meurtre de femmes fondé sur le genre et à élaborer un cadre juridique visant à éradiquer le phénomène. 

Quid en France ? En 2017 le sexisme est reconnu circonstance aggravante d’un crime ou d’un délit mais pour autant les peines semblent encore pas assez lourdes et justes dans ces circonstances.

Un certain courant s’insurge contre l’instauration du terme spécifique de féminicide, soit-disant car il serait difficile à caractériser, et qu’il romprait l’égalité devant la loi.

Pas de problème ! Je propose, par souci d’égalité, que l’on invente le terme d’ « hominicide » !

Se tient depuis septembre un Grenelle des violences conjugales. Il faudra rattraper tout ce retard et faire en sorte, à minima, que de nombreux meurtres de femmes encore qualifiés de « crimes passionnels » ou « drames conjugaux » ne soient plus relégués au rang de faits divers. Comptons également que les moyens financiers suivent les mesures qui pourraient être prises et que les juges s’en emparent.

2 Commentaires

  1. Harmonie des corps / 29 septembre 2019 at 18 h 24 min / Répondre

    Sujet de société qui tarde bien trop à être mis en avant pour que les choses bougent enfin. Plus il y aura d’articles, de films, d’interview et autres médias qui porteront le message et plus cette lutte tant attendu pourra enfin commencer avec des peines pour les auteurs bien plus forte et dissuasive que ce que l’on trouve aujourd’hui, dans les peines appliquées.

  2. Potin-Kahn / 30 septembre 2019 at 17 h 08 min / Répondre

    Vous avez bien fait le tour de la question et de ses difficultés. Restons concentré.e.s sur le sujet, les choses bougent un peu. Continuons ! Merci

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