Ma plongée dans les abysses du cancer du sein

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18 décembre 2017, j’ai 56 ans, une vie normale, deux beaux et grands enfants qui vont bien, un travail qui me plaît, un chéri, une famille, des amis, des bibis bobos et les aléas de la vie, des questions existentielles, des interrogations, une retraite de travailleuse libérale qui sera minable… Rien que de très normal… Mais je ne le savais pas !

Mardi 19 décembre après-midi, 14h, je fais ma mammographie de dépistage, celle que chaque femme doit, devrait faire. J’ai un an de retard pour faire cette mammo. J’ai des mois de retard pour mon détartrage dentaire. Je n’aime aucun des deux. D’un côté, on vous écrase les seins entre deux plaques et on attend pour savoir s’il y a QUELQUE CHOSE et de l’autre, on vous rentre des ustensiles épouvantables dans la bouche qui provoquent plein de douleurs. C’est tellement pénible pour moi le détartrage que mon dentiste m’anesthésie les gencives à chaque fois et ensuite, je n’en finis pas de baver et de parler bizarrement. Mais, en fait ce n’est rien. Je ne le savais pas.

Mardi 19 décembre, on est en plein préparatif de noël, je n’aime pas beaucoup Noël. J’ai mes raisons. Aléas de la vie… La lecture de la mammo révèle un kyste au sein gauche me dit la manipulatrice en radiologie. Je suis un peu inquiète. Elle me dit l’air rassurant que la radiologue va me faire une échographie pour voir ce kyste. J’ai travaillé 9 ans en soins palliatifs, je sais qu’un kyste ce n’est rien, mais je suis un peu tendue quand même.

La radiologue m’installe, examine mon sein gauche. Elle prend son temps. « Le voilà » dit-elle ! “Pendant qu’on y est, on va regarder le sein droit”. Elle prend son temps. Puis, je la sens absorbée. « Il y a une masse » dit-elle !… Elle reprend son temps, prend des mesures… La tension chez moi est montée très vite à son comble à l’énoncé de cette masse. J’ai travaillé 9 ans en soins palliatifs et je sais qu’une masse ce n’est pas rien… Je lui demande de me parler : « Je monte en charge ». Il se passe quelque chose de grave, je le sens. Je suis allongée dans un endroit sombre, aseptisé, confiné, froid malgré la tentative de couleur sur les murs, à côté de ce médecin très pro et qui prend son temps. Je sombre. Je me sens très seule. Je m’enfonce dans la table d’examen. Elle a fini les repérages de cette masse qui n’est pas apparue à la mammo… Elle pose son appareil de lecture et m’explique qu’il va falloir faire une biopsie, prélever dans cette masse et l’analyser. Je n’en demande pas plus. Je sais. Au plus profond de moi, je sais et je sombre dans des fonds abyssaux. Quand on vous annonce une mauvaise nouvelle ça fait choc émotionnel, inquiétude, accélération du rythme cardiaque, sidération, aspiration. J’en ai connu. J’ai eu mon compte. Mais cette nouvelle-là n’a rien à voir avec les autres. Je vais rentrer et sombrer dans un monde où la mort rôde. Je ne sais pas encore exactement puisqu’il y a les examens. Le seul mot qui a été posé est « masse ». Le reste n’est que conjecture de ma part. Je ne le sais pas au sens propre du terme, mais au fond de moi, je sais que cette masse est une tumeur.

J’ai beaucoup de chance, si je puis dire. J’aurais pu repartir ce 19 décembre finir mes achats de noël avec rien, ou du moins juste un kyste. Elle a été scrupuleuse, je suis repartie avec une masse. Et si je n’avais pas fait cette mammo cette année, si j’avais attendu deux ans voire trois, puisque je n’aime pas les mammo et les détartrages… Qu’en aurait-il été lors de la prochaine mammo ?

Je sors du laboratoire, avec ma masse, mon prochain rendez-vous est pour dans huit jours à la clinique pour la biopsie. Il ne va rien se passer pendant huit jours et tout se passer : aspiration, effondrement… Mes jambes me lâchent sur le trottoir, je suis seule au milieu des passants, je suis seule à éprouver cette angoisse profonde, je me liquéfie, je perds ma substance. Je suis tellement en décalage avec la personne que j’étais, avec mon Moi d’une heure plus tôt, et le reste du monde qui s’agite autour de moi. Debout, au milieu du trottoir sur cette avenue, je ne me suis jamais sentie aussi seule, je suis désemparée, je suis affolée. Je ne peux pas bouger de là. Je téléphone aux plus proches, à mon chéri que j’ai déjà prévenu par sms que quelque chose clochait. Je vais rentrer, Pascal va rentrer, Marie mon amie va me rejoindre, Catherine mon amie médecin va décrypter, si tant est que cela soit nécessaire, le résultat de l’examen.

Très vite, je vais devoir expliquer ce que je ne savais pas. Je ne veux pas de « ne t’inquiète pas avant d’avoir les résultats », « ce n’est peut-être rien » … Je ne le supporte pas. Je veux être prise avec mon affolement, ma peur, mes propres tentatives de compréhension. Je veux trouver moi-même les mots, je veux poser des mots sur ce qui risque de m’arriver. Je veux les imaginer moi-même, je ne veux pas qu’on pense et éprouve à ma place.

Nöel, les cadeaux, la fête, nos deux familles réunies, je dois annoncer cela à mes fils, à l’aîné qui vit à Montréal et qui vient d’arriver. Je ne peux pas leur cacher cela. Je ne peux pas attendre de savoir le résultat de la biopsie. Je n’aurais pas aimé ne pas savoir si j’avais été à leur place. Je trouve les mots les plus justes possible. Je ne minimise pas, je ne dramatise pas. Je dis juste ce qu’il en est, peut-être rien, peut-être quelque chose… Drôle de Noël… Ma sœur me dira que j’ai eu une drôle d’idée de faire cet examen avant Nöel. Elle a tort, j’étais entourée pendant cette période de longue attente, période juste épouvantable. Ne pas savoir. Tout imaginer. Je navigue dans le spectre du rien au tout.

Huit jours pour la biopsie. Douze jours ensuite pour le diagnostic. Viennent les mots que j’imaginais. Après la masse, c’est une tumeur, c’est donc un cancer. Masse (qui t’assomme), tumeur (tu meurs), cancer (le crabe), mot qu’il me faudra des semaines pour prononcer. Ce n’est même plus du registre de la peur, mais plutôt de celui de l’épouvantable, de l’effrayant, de l’impensable et de l’indicible.

Il y aura un avant, il y aura un après cette annonce du cancer. Avoir un cancer, c’est tellement différent des autres problèmes de santé et maladies. Ça, je ne le savais pas.

Rendez-vous à Becquerel, Temple du cancer. Rendez-vous avec le chirurgien, rendez-vous d’annonce… Tumorectomie programmée. Examens poussés. Tumorectomie annulée et reprogrammée. Re examens. Finalement, j’ai deux tumeurs. Sept jours avant l’opération, on m’annonce que ce sera une ablation du sein. Je suis accablée. Je ne sais pas comment je peux faire pour absorber ça. Je n’ai pas « le temps » d’accepter. Je vais y aller à reculons. Oui, le jour de l’opération, je vais suivre cet infirmier depuis ma chambre, le long de ce très long couloir pour aller au bloc en pleurant très fort. Je ne veux pas qu’on me coupe un sein et pourtant, je ne peux pas faire autrement. Je ne veux pas être amputée d’une part de ma féminité, d’une partie de mon corps, d’un élément chargé de mon histoire affective et sexuelle. Et pourtant, je vais l’être.

Je me réveille de cette ablation. Tout s’est bien passé me dit le chirurgien. C’est juste d’une grande violence. Je crois qu’elle le sait, mais je ne fais pas l’économie de le lui dire au cas où… De plus, je dois « palper » ce « trou », ce « vide », ce « manque » – je ne sais pas le nommer – la cicatrice de l’amputation pour vérifier qu’il n’y a pas d’hémorragie le temps de voir l’infirmière à domicile. Palper alors que je ne peux pas porter mon regard. Mais je le fais. J’ai passé cette épreuve. Veni vidi vici. Ce n’est pas pour mourir d’une hémorragie ! Opérée en ambulatoire, je repars l’après-midi même chez moi, sans mon sein droit, avec ce pansement énorme, affublée d’un drain relié à un flacon.

S’en suivent, les soins, le miroir proposé doucement par l’infirmier. Miroir que je vais retenir d’une main pour arriver à le placer, juste un instant, sur la balafre de 25 centimètre qui apparaît à la place de mon sein.

Vont venir les petites complications, les soins, les massages de cicatrice que je vais devoir faire moi-même. Et la reconstruction à penser. Une femme sur 3 refuse la reconstruction. Cela me paraissait énorme, mais je ne savais pas. Je ne savais pas que cela consistait en 3 opérations sur une année. Il m’est promis des seins tout neuf. Je peux même en choisir la taille ! Mais des seins qui ne seront pas les miens, des seins de « barbie » tout couturés, je ne sais pas…

A l’heure qu’il est, je ne sais pas encore si j’en veux vraiment. Je me laisse traverser par cette possibilité de le faire, de ne pas le faire. Cette décision-là, elle m’appartient !

5 Commentaires

  1. rineau anne-marie / 2 juin 2018 at 18 h 58 min / Répondre

    Coucou, merci pour ce superbe témoignage.

  2. Brianceau / 6 juin 2018 at 12 h 37 min / Répondre

    Vous avez mis des mots sur ce moment terrible que nous sommes des milliers a vivre …cette annonce , dans ce contexte , ces sensations d aneantissement et cette peur qui nous envahie , incomprehensible pour les autres .
    Merci pour cela .
    Je vous souhaite le meilleur pour la suite .

    • Potin-Kahn / 22 juin 2018 at 10 h 22 min / Répondre

      Merci pour votre retour et vous souhaite également le meilleur pour le à venir !

  3. Sophie / 14 juin 2018 at 16 h 00 min / Répondre

    Bonjour,
    C’est exactement cela, tout est juste
    Je suis passée par là aussi, depuis octobre dernier
    A la différence que pour ma part, j’ai le contre coup maintenant, je réalise
    Il faut laisser du temps au temps, moi aussi je ne sais pas si je vais le faire….
    Sophie C.

    • Potin-Kahn / 22 juin 2018 at 10 h 24 min / Répondre

      Merci Sophie. Tout cela implique des réaménagements psychiques et corporels. Cela prend du temps, les mots, les nôtres, ceux des autres, nous aident.
      Je pense que j’écrirai « la suite »…
      Dominique

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