L’oiseau qui avait le vertige

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28 avril 2015 à 10 h 40 min  •  Catégorie Témoignages par  •  0 Commentaires

(crédit photo @http://www.torange.biz)

Qu’est-ce que la sexualité masculine pour un vierge tardif ? En posant la question autrement, qu’est-ce que ce même vierge qui pense la sexualité masculine ? C’est un oisillon qui regarde ses semblables voler… et qui a le vertige !

Les autres oisillons sont multiples, de celui qui saute trop tôt dans le vide et se rétame par terre à celui qui tombe du nid lors d’une soirée arrosée, se met à planer tant bien que mal en hurlant « Je vole!! », en passant par celui qui a attendu le bon moment et s’est envolé naturellement, simplement, comme cela devrait se passer pour tous les oisillons… le virtuose, l’explorateur, le conservateur, l’artiste et, hélas,  celui qui guette le vide pour se jeter sur le dos d’un oiseau (ou plutôt une oiselle, bien que toutes les configurations existent) sans son consentement et dire « je vole » (quand je pense que certains s’en vantent, trouve ça normal, et trouve à dire que l’oiselle n’avait qu’à ne pas voler sous ce nid là… no comments, peut-être pour un prochain texte)…

Mais celui qui nous intéresse ici, il a le vertige… Il sait que c’est dans sa nature de voler. Certains n’en éprouvent pas ou peu le besoin, mais il n’est pas (ou ne pense pas être) de cette espèce d’oiseau là, et pense qu’il ne pourra se sentir complet que lorsqu’il saura voler…

Il a tort (déjà), mais il faut le comprendre, le petit, tout le monde en parle autour de lui… ses parents qui lui expliquent qu’il faut migrer avant la ponte, ses frères et sœurs qui ne comprennent pas ce qui cloche avec ce drôle d’oiseau là, lui disant « Vole donc, petit, ça ne deviendra que plus dur en attendant » (ce à quoi notre oisillon pourra répondre que ça ne sert à rien d’essayer plus tard si déjà il n’y arrive pas maintenant), et ses connaissances qui lui parle de mille et une façons d’atteindre le 7ème ciel, techniques plus ou moins loufoques entendues, répétées et déformées par les bruissements incessant des feuilles de l’arbre et de la forêt…

Autant dire que les mondes sylvestre et ornithologiques autour de lui font tellement de bruit à propos du vol qu’il ne sait qu’en penser, et ne se sent pas à la hauteur :

  • A t-il les ailes assez musclées, à force de les faire battre timidement depuis le nid quand les autres volent?
  • Ne sont-elles pas trop longues, courtes, tordues, déplumées, lourdes comme le disent les autres en le taquinant plus ou moins gentiment ?
  • Saura-t-il reconnaitre un courant ascendant d’un courant descendant, voir les vitres et les murs, repérer ses proies et les capturer, éviter les prédateurs et les fils électriques ?
  • Saura-t-il, enfin, effectuer cette fameuse parade nuptiale dont son père se vante tant après un ou deux verres de jus de grenade ?

Mais évidemment, ses parents bons pédagogues l’ont laissé dans le nid, le laissant choisir entre voler malgré lui et mourir de faim, et il ne peut pas en parler aux autres s’il ne veut pas être exclu (ou encore plus exclu, de son point de vue) du groupe : un oisillon de cet âge qui ne vole pas, c’est qu’il a un problème et qu’il n’est pas fréquentable.

Pourquoi ce blocage ? Les possibilités sont nombreuses (quand bien même, du point de vue très défendable de nombreux oiseaux en train de voler, dont certains anciennes victimes du vertige, ce ne sont que des excuses) :

  • Il a été élevé par une autruche qui, en plus de ne pas savoir voler, préfère enfouir sa tête plutôt que de résoudre (ou aider à) les problèmes… et ce pendant si longtemps qu’il ne sait plus comment faire pour être un oiseau normal ;
  • Il a cette croyance issue des Disney, des Bisounours, et de bien d’autres contes mensongers qu’un jour, il se jettera naturellement en vol, fera une parade nuptiale de 3 secondes et aura la plus parfaite (et d’ailleurs, selon qui? La Forêt?) des oiselles à ses côtés jusqu’à la fin de ses jours… jusqu’au réveil brutal, le jour où il comprend enfin qu’il aurait mieux fait d’observer ses congénères et de s’entraîner au lieu de glander devant Végétal+ et ses images erronées du ciel, du vol, des proies et des prédateurs ;
  • Il a subi un ou plusieurs traumatismes, dus par exemple à une chute du nid qui lui a laissé une blessure physique ou morale/psychologique qui l’empêche de voler normalement ;
  • La culture de la forêt française (ou d’ailleurs) qui rabâche implicitement (ou pas) à tous les niveaux de l’école buissonnière que l’échec est impardonnable… et j’en passe des vertes et des pas mûres ;

Bref, plus il en cherche des raisons d’avoir le vertige, et plus il l’a.

Et puis une fois de temps en temps, en soirée à la cabane de jardin abandonnée, il croise le chemin d’un oiseau qui, au détour d’une conversation, lâche qu’il avait le vertige, lui aussi, fût un temps, comme énormément d’oiseaux qui n’osent l’avouer, qui oublient parfois bien vite après avoir sauté ce que c’est d’avoir le vertige… et que ça se guérit!

Notre oisillon rentre chez lui, réfléchit à tout ça toute la nuit, parfois en se disant : « c’est parce que c’est lui que ça a marché, je ne suis pas comme lui », d’autres fois « et pourquoi pas moi? », et plus rarement encore « il a raison bon sang ! Dès demain, je vais à l’écorcothèque me renseigner de manière plus concrète et sérieuse que Végétal+ », y va, apprend, démystifie  le vol (la physique des fluides, l’aérodynamique, ça marche pareil pour tous les oiseaux de l’espèce, vertige ou pas), découvre comment bien s’occuper de ses ailes et ses plumes, entend parler d’une association qui parle du vol à des néophytes comme lui (et de tout âge, merveilleux!!), gravis pas à pas ce grand séquoia qu’il s’était fait du vol (lorsqu’il ne vit que sur un jeune bouleau), redescend parfois avant de repartir de plus bel, et finis, un jour, par atteindre le sommet… y rencontre plein d’autres oiseaux et, habitué par son ascension aux petits défis de la vie et à la satisfaction, la complétude qu’il ressent à chaque fois qu’il en réussit un… se demandant à quel point la vue est encore plus belle 10 centimètres plus hauts, fait un petit pas de plus, ne trouve pas de branche pour sa patte, bascule dans le vide, et vole…

Depuis une branche qui paraissait loin de la cime mais qui ne l’est peut-être pas tant que ça,

Un Totoro qui ne vole pas encore.

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