C’est quoi, être victime ? Etre victime de quoi ?

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17 septembre 2015 à 7 h 50 min  •  Catégorie Témoignages par  •  0 Commentaires

À mes 5 ans, j’étais une troubleuse d’attention, mais difficile est de constater que j’en manquais un peu à la maison. A ce moment-là, ma cousine, en a cinq de plus. C’est un après-midi banal perdu entre bon nombre de poupées. C’est le décor pour me faire visionner une cassette d’un film de type pornographique qu’elle a pris à son grand-frère.

La scène qu’elle me montre est lesbienne. La seule chose qui m’interpelle, ce sont les longs ongles des dames.

Elle m’entraîne dans une chambre pour faire « la même chose avec les poupées ». Puis, elle m’entraîne dans une autre pour que je devienne sa poupée.

Ses visites sont récurrentes, et « jouer » ne décolle pas de ses priorités. Je me souviens de ne pas aimer être nue. Je suis totalement soumise et paralysée à l’idée d’envisager les choses autrement.

Lorsque j’ai dix ans, elle en a presque quinze. Paralysée, je ne suis plus, car je ressens mon premier sentiment solennel. Celui de dire « non, j’arrête. »

En effet, lors de mon adolescence, mes recherches vers ce passé joliment dénié ne saura trouver d’écho qu’uniquement grâce à Docteur Google.

L’inceste vient du latin incestum : souillure, rendre impur. Même l’étymologie a eu envie de me condamner. En effet, en tant que tel, l’inceste incarne un tabou. Ses récits sont maigres, mais énormes dans l’atrocité. À croire que tout est fait pour ne retenir et n’intégrer que cette dimension irréversible. C’est-à-dire, celle d’être souillée à jamais.

À ne pas trouver de souffrances similaires aux miennes, force est de constater que les relations homosexuelles sont invisibilisées jusqu’à leurs violences et par conséquent jusqu’à l’inceste. Car, après de longues années d’asexualité, lorsque le désir fut, il le fut aussi pour les femmes. Faire du lien avec mon enfance serait écœurant de facilité, mais mes amour.e.s ne se sont pas décidés. Ceci est un autre débat malheureusement toujours soumis à l’actualité.

Toutefois, n’est-ce pas le propre de beaucoup d’êtres humains ? Se sentir piégée par soi-même parfois ? Car la représentation des victimes est, selon moi, si négative qu’elle constituerait à alimenter une fragilité. En conséquence créer du danger (en attirant des personnalités abusives, les identifier et s’en défendre par exemple).

Mais, pourquoi être victime, c’est être si fataliste ? J’en ai entendu, lu, du… : « Si t’es une victime, t’es vulnérable », « si t’es une victime, ta violence est mâle forcément », si t’es une victime, on te dira surtout quelles étapes à suivre pour bien vivre (ce qui a le vent en poupe chez les psychostars) et comment atteindre la sacro-sainte « résilience ». Puis, si t’es une victime, tu es une traumatisée et ta sexualité aussi !

Il n’y a pas qu’une façon d’être victime, et c’est pourquoi j’écris aujourd’hui. J’aimerais être le témoignage que je cherchais il y a dix ans.

En effet, si de nos jours, l’accent est mis sur le fait de s’affirmer en verbalisant le ‘’non’’ concernant les femmes, qu’en est-il du savoir, pouvoir, ressentir et enfin : dire « oui » ou « je ne sais pas » ?

La communication intimo-sexuelle n’est certes pas évidente. Certains mécanismes de défense peuvent faire de nous, un être coupé, à ne plus déterminer si nous sommes dans l’envie ou le rejet. Pouvoir partager cet état de doute, c’est tout autant une forme d’affirmation de soi.

Cet état-mixte m’a personnellement permise de m’apprendre, de m’écouter, d’accepter, de m’user, de me dépasser et enfin de m’essayer. Si je ne suis pas totalement convaincue de mon état d’excitation sexuelle, je décide (ou non) de dépasser mes limites. L’incompréhension d’une souffrance n’est pas une fin en soi.

Je ne cherche pas à condamner des ‘’bourreaux’, car je pense que le tabou sociétal se suffit en tant que tel. Je ne cherche pas à condamner ma cousine non plu, car le pardon est scellé. Je ne créerai pas de l’utopie non plus en disant que je suis totalement extirpée de ces moments de vie. J’aimerais juste vous dire qu’il y a mille façons de souffrir, et que personne ne doit décider du poids de votre souffrance ni comment vous devez en sortir. En tant que femme et pour l’enfant que j’étais, la réconciliation entre ces deux identités a fait partie de MA résilience.

Anonyme

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