Si le froid de ce début d’année a définitivement raison de votre énergie, vous envisagez peut-être de vous réfugier sous votre couette avec une bonne série ce week-end… Quoi de mieux après tout, pour allier l’utile à l’agréable – si ce n’est, cela va sans dire, relire l’intégralité des articles du CCF ? Car outre le fait que, pour les amoureux, regarder une série à deux renforcerait les liens au sein du couple selon une étude récente, l’intérêt sociologique des séries n’est désormais plus à prouver. Il y a quelques mois Iris Brey était justement venue nous parler de la façon dont les séries contribuent à faire évoluer la représentation des sexualités féminines à l’écran. Son livre Sex and the series[1] montre avec brio combien l’engagement de certaines showrunneuses de talent a permis de nombreuses innovations à ce sujet. Je me suis du coup demandé si la réflexion pouvait être étendue à d’autres domaines, en particulier à celui de la représentation du couple et de la notion d’exclusivité. Quel regard les séries portent-elles sur ces questions? Nous offrent-elles des éléments de réflexion nouveaux ?

Les fans des aventures de Carrie Bradshaw et de ses copines se rappellent peut-être combien, même pour la plus libérée d’entre elles, la fidélité restait une valeur non négociable et l’infidélité un motif presque absolu de rupture. Dix ans plus tard, dans Younger, dernier bébé du créateur de Sex and the city, la protagoniste Liza se voit offrir par son petit ami Josh un “bon” un peu spécial. Parce qu’il craint qu’elle n’ait pas fait assez d’expériences avant de s’engager avec lui et qu’elle finisse par le regretter, il lui accorde le droit à une aventure d’une nuit avec un autre, à la seule condition qu’elle ne le lui dise jamais… L’infidélité pourrait donc être autre chose qu’une trahison pure et simple? Elle pourrait être librement consentie, comme fenêtre d’exploration appartenant à chacun? Rien n’est moins sûr: quelques épisodes plus tard, Josh met fin à leur relation après l’avoir surprise en train d’embrasser un autre homme, au motif qu’elle aurait “menti et trompé”. Contradiction absolue ou simple signe que l’application de la théorie ne va pas forcément de soi ? Toujours est-il qu’on en revient à la case départ. Néanmoins, d’autres séries proposent un point de vue différent sur la question. Sans chercher l’exhaustivité, car l’offre est riche, j’ai choisi de m’arrêter plus particulièrement sur deux d’entre elles : la comique Broad City et la comico-dramatique Casual.

La première met en scène les aventures hilarantes de deux new-yorkaises délurées d’une vingtaine d’années, Abbi et Ilana. Si la série est avant tout centrée sur la relation amicale entre les deux jeunes femmes, elle affronte également la thématique du couple et de l’exclusivité. On comprend très vite que la relation qu’Ilana entretient avec Lincoln, son “sex buddy”, entre difficilement dans une catégorie déterminée. La jeune fille insiste constamment sur l’aspect “purement sexuel” de leur relation, refuse de le définir comme son petit ami et rejette radicalement l’idée d’un engagement traditionnel – elle considère notamment que le mariage fait des femmes une propriété et qu’il restreint leur liberté à l’âge où leur libido atteint son apogée. Mais en même temps, le “non couple” formé par Ilana et Lincoln se maintient durant trois saisons, et les deux personnages sont liés par une tendresse et une complicité réelles allant bien au-delà du sexe. Leur relation est également caractérisée par une grande ouverture: Ilana a, à plusieurs reprises et sans s’en cacher, des histoires avec d’autres personnes, et pousse Lincoln à faire de même. Lorsque cela se produit, elle affirme se sentir très proche de lui, lui demande de lui raconter tous les détails, qu’elle trouve excitants, et fantasme même sur l’idée d’un plan à trois. A Abbi qui s’étonne de son absence totale de jalousie, elle répond que “quand on aime quelqu’un, il faut le laisser coucher avec d’autres gens”, et que tout le monde a à y gagner.

En flânant sur la page facebook officielle de la série, j’ai été frappée de voir que beaucoup de fans expliquent la position d’Ilana par une absence de sentiments réels ou par une peur puérile de l’engagement. Dans les deux cas, et même si l’immaturité de la jeune fille constitue sans aucun doute l’un des principaux ressorts comiques de la série, cela me semble une interprétation un peu réductrice. En premier lieu car Lincoln semble plutôt bien s’accommoder de la situation, au moins concernant la question de l’exclusivité – suite à la nuit que sa belle a passé avec un basketteur professionnel, il garde la chaussure de ce dernier comme un trophée et clame en riant qu’ils sont désormais “frères d’armes”… Et lorsqu’il met fin à leur histoire pour s’engager dans une relation monogame avec une autre, il ne formule aucun reproche à l’égard d’Ilana. Il constate simplement l’incompatibilité de leurs désirs respectifs. De son côté, la jeune fille reconnaît qu’il mérite d’être dans une relation exclusive si c’est ce qu’il souhaite, car elle veut son bonheur. Et malgré le chagrin que lui cause cette décision, elle n’essaye à aucun moment de le retenir en cherchant à le faire changer d’avis ou en revenant elle-même sur ses positions. A mon sens, c’est bien là le signe que le personnage, loin d’être inconséquent, est au contraire d’une grande cohérence.

A travers une situation différente, Casual évoque des thématiques similaires. Dans la première saison, le personnage d’Alex a un rencard avec la belle Emmy, la seule qui corresponde à son profil s’il en croit le site de rencontres qu’il a lui-même créé. C’est un coup de foudre immédiat. La soirée se déroule on ne peut mieux, jusqu’à ce qu’ils soient interrompus en pleins ébats par Jake, le petit ami d’Emmy… qui, ayant oublié que ça n’était pas “son” soir,  s’en va aussitôt pour ne pas les déranger plus longtemps! Malaise pour Alex, qui décide malgré tout de poursuivre cette relation, tout en ayant au début un peu de mal à se positionner dans le trio. Car contrairement à Ilana et Lincoln, Emmy et Jake forment un couple établi, vivant ensemble et très au clair sur le contrat qui les lie. La jeune femme explique à son nouvel amoureux qu’ils sont libres, qu’ils peuvent aller chercher ailleurs ce qui leur manque, et qu’ils le font parfois ensemble. Jake a l’air en effet tout à fait à l’aise en la présence d’Alex, et le couple semble avoir mis en place un certain nombre d’aménagements et de règles permettant à Emmy de se rendre disponible pour sa nouvelle relation, sans pour autant mettre à mal sa relation principale.

Comme dans Broad city, le choix de la non-exclusivité interroge. Doit-on comprendre que le couple d’Emmy et de Jake bat de l’aile et qu’il s’agit d’un moyen de sauver les apparences? Cela n’a pas l’air d’être le cas, et à aucun moment Emmy ne critique ou ne remet en question la relation qui la lie à son petit ami. Pour autant, ses sentiments à l’égard d’Alex semblent tout aussi sincères, et réciproques – il est intéressant de noter que leur relation prendra fin pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le fait qu’elle soit déjà en couple. Si le mot n’est jamais prononcé, le fonctionnement de leur trio s’apparente beaucoup à celui revendiqué par les polyamoureux. Cette année, la saison 4 d’Orange is the New Black a d’ailleurs explicitement fait référence au concept de polyamour, à travers  le personnage de Judy King, que son mari et son amant viennent voir ensemble en prison. Signe que les séries n’hésitent pas à faire preuve d’audace, et à agrémenter ça et là leurs intrigues de concepts sociétaux nouveaux… Pour en revenir à Casual, la série délivre une clé de lecture quand Emmy explique à Valérie, la soeur d’Alex, qu’elle a par le passé déçu beaucoup de gens, qu’elle n’arrivait pas à être celle que ses partenaires voulaient qu’elle soit, et qu’elle a simplement décidé d’être elle-même (“I just stopped pretending”). Le couple libre qu’elle forme avec son amoureux serait donc tout simplement la forme de relation qui répond le mieux à ses aspirations. S’agit-il là d’une vision cynique et désenchantée des relations amoureuses, ou tout simplement la marque d’une grande lucidité et d’une bonne connaissance de soi ? Emmy et Jake, qui assument les manques qui existent entre eux et font de leur besoin d’aller voir ailleurs une force au lieu d’un motif de rupture, sont-ils dans le déni ou forment-ils au contraire une équipe à l’épreuve des balles?

C’est certainement à chacun d’en juger et tant mieux. Ces divers modèles fictifs ont justement l’intérêt de soulever un certain nombre de questions sur le couple, sans apporter de réponse toute faite. On peut regretter que les deux séries n’aillent pas encore plus loin dans la réflexion – qui n’est pas par ailleurs leur propos central. Mais elles ont déjà le mérite, en plus de nous faire rire et de nous émouvoir, de pointer du doigt le fait que les choses ne sont jamais si simples qu’on voudrait le croire. Que les notions de fidélité, d’engagement et d’amour sont propres à chacun. Elles nous suggèrent qu’il n’existe pas de recette unique ni de vérité universelle, et que nous sommes tous libres d’inventer… notre propre scénario.

[1] Iris Brey, Sex and the Series – Sexualités féminines, une révolution télévisuelle, Libellus, 2016