Les mots crus

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3 février 2017 à 15 h 19 min  •  Catégorie Amour / sexualité, Sujets de société par  •  4 Commentaires

« And baby, talk dirty to me » chantait en 1986 le groupe américain Poison dans une chanson éponyme. Trois décennies plus tard, la suggestion semble toujours d’actualité : selon une étude australienne publiée en 2015, 92% des 283 personnes interrogées y avaient recours. Si l’on en croit ces chiffres, le « dirty talk », autrement dit « les mots crus »,  entre partenaires sexuels serait donc une pratique plutôt répandue.

On peut trouver cela étonnant, mais comme le précise cet article, les échanges verbaux qui accompagnent ou précèdent le sexe, parce qu’ils transgressent un tabou, peuvent jouer un rôle très puissant dans la montée de l’excitation et du plaisir. Joindre la parole aux actes nous renvoie paradoxalement – le langage articulé étant une faculté strictement humaine – à une dimension bestiale de notre sexualité, à l’expression sans fioriture de notre désir à l’état brut. Qu’ils soient prononcés ou entendus, mais aussi écrits ou lus, les mots crus possèdent donc pour beaucoup d’entre nous un fort potentiel érotique. Parfois davantage encore que les images, puisqu’ils font directement appel à notre imagination…

Cela dit, ça n’est pas forcément une pratique si évidente que cela. Les fans de Friends se souviennent peut-être de l’épisode dans lequel Ross, face à une jeune femme avec qui il s’apprête à coucher pour la première fois et qui lui demande justement du « dirty talk », est totalement pris de court. Dans la panique, il ne réussit à lui dire que « vulve », ce qui la laisse quelque peu interdite… Il pense que ça n’est pas son truc, avoue-t-il plus tard à Joey, qui s’en étonne. Pour lui, ça n’a rien de compliqué, il suffit d’exprimer « ce que tu as envie de lui faire, ce que tu voudrais qu’elle te fasse, ou ce que tu imagines que d’autres se font». Plus facile à dire qu’à faire !

Car les mots crus ne sont pas les mots doux, les mots tendres, susurrés avec amour au creux de l’oreille. Par définition ils sont explicites, prononcés sans détour et sans ménagement. Si l’on est dans le dialogue et qu’ils sont destinés à autrui (cela semble évident dit comme ça, mais il peut arriver que certain(e)s monologuent sans même s’en rendre compte…), se pose le problème de la réception, de l’effet que cela peut avoir sur l’autre. Ils peuvent heurter sa sensibilité, être perçus comme brutaux et agressifs. Nommer les choses du sexe par leur nom peut exciter mais aussi rebuter, et la limite est parfois mince. Celui ou celle qui veut se lancer peut également craindre le jugement de son/sa partenaire, peut avoir peur de passer pour quelqu’un de vulgaire, ou qui ne fait pas la différence entre un film porno et la réalité (« It’s not ladylike, you should try to show some class », chantait aussi en 1988 Jermaine Stewart dans… Don’t talk dirty to me !). Même quand on est sollicité(e) par l’autre, on peut se rendre compte que l’on a du mal à sauter le pas, par pudeur, par peur d’être ridicule ou que ça sonne faux. Enfin, on peut juger difficile d’instaurer la dynamique du « dirty talk » dans une relation déjà installée, alors même que ça n’est pas forcément évident d’y avoir recours avec quelqu’un que l’on ne connaît pas encore bien… Bref on peut ne pas trop savoir par où commencer et comment s’y prendre. Je vous propose quelques pistes.

1) Eviter le malaise

Nous l’avons dit, les mots crus sont à manier avec précaution. Pour mettre toutes les chances de son côté, mieux vaut déjà s’assurer du consentement de sa/son partenaire. Poser directement la question, en choisissant son moment, peut rassurer même si l’on peut craindre de paraître un peu moins spontané(e). Ensuite, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit là d’un terrain extrêmement mouvant : nous n’avons pas tous les mêmes limites et elles sont très subjectives. Selon l’étude précédemment citée, le mot « chatte » reste tabou pour certain(e) d’entre nous, mais il est certainement très excitant pour d’autres… Ces limites peuvent en outre varier pour une seule et même personne, selon son humeur, le contexte, le ton employé. La meilleure chose à faire est peut-être d’y aller progressivement et d’être attentif/ve aux réactions que vous obtenez (clairement si vous envoyez un sexto et qu’on vous répond par la liste des courses à faire, c’est que ça n’est pas le moment). Toutefois, votre partenaire peut ne pas oser vous répondre dans le même registre mais approuver totalement : dans ce cas les réactions du corps sont aussi très parlantes (je ne vous fais pas de dessin). A l’inverse, si quoi que ce soit vous met mal à l’aise dans ce que l’autre vous dit, exprimez-vous! En gardant à l’esprit qu’à partir du moment où vous êtes dans une relation de confiance, il est peu probable que l’autre ait voulu vous blesser. Et qu’un mot peut échapper dans le feu de l’action… Essayer de le prendre avec humour, et surtout, communiquer calmement, peut éviter bien des incompréhensions.

2) Vaincre sa timidité

Vous avez toujours la solution Friends, à savoir, s’entraîner sur un(e) ami(e) ! Sinon, commencer par écrit peut être une bonne chose, car la distance permet souvent de prendre confiance. Si vous ne vous sentez pas de passer tout de suite au concret, un premier pas tout aussi érotique peut être de se raconter ses fantasmes, ou de lire ensemble des textes érotiques. Notre belle littérature nous offre l’embarras du choix, dont certaines correspondances qui laissent rarement de marbre… Ce premier pas mènera peut-être à autre chose par la suite. L’important reste de suivre son instinct, pour rester dans ce qui nous semble naturel et ne pas se forcer à jouer un rôle que l’on n’a pas envie de jouer.

3) Passer dans la catégorie pro

Vous êtes déjà à l’aise à l’oral ? Il est toujours possible d’aller plus loin! Car pour les couples qui les pratiquent souvent, les mots crus peuvent finir par s’inscrire eux aussi dans une sorte de routine. Quelques idées dans ce cas. Jouer sur le moment : quoi de mieux que le sexto totalement indécent reçu quand on s’y attend le moins, et que ça n’est absolument pas approprié ? On peut aussi chercher à explorer les différentes thématiques possibles et décider d’aller à fond dans les stéréotypes (la même étude montre que le schéma femme soumise / homme dominateur est toujours persistant). Ou au contraire d’en sortir en inversant un peu les rôles, juste pour voir… Enfin, si les mots crus prononcés dans une langue étrangère ont un charme fou et que cela peut être un terrain d’expérimentation intéressant, nous avons comme atout majeur les infinies possibilités offertes par la langue française. Usez de mots raffinés ou salaces, délicats ou paillards, lubriques ou voluptueux… Bref, variez votre vocabulaire ! Là encore, un petit détour par nos grand(e)s auteur(e)s vous donnera des idées, et vous suggérera quelques termes grivois tout à fait désuets qui donneront à votre prose une tonalité délicieusement surannée.

Pour conclure, la seule et unique règle est certainement celle de ne pas en faire un passage obligé. Rien ne serait plus triste en effet que de voir le « dirty talk » devenir une nouvelle norme, quelque chose qu’il faudrait absolument faire pour être performant au lit… La beauté des mots crus est justement leur aspect léger et ludique, au service toujours, de notre plaisir.

 

4 Commentaires

  1. Linda / 6 février 2017 at 9 h 31 min / Répondre

    Le vocabulaire sexuel est tellement chargé de misogynie que c’est dommage de ne pas mentionner cette dissymétrie dans l’hétérosexualité. Qu’il y ai des femmes habituées à trouver exitant de se faire traiter de pute, de salope ou de chienne en chaleur, je voudrais bien savoir quels sont les équivalents au masculin.

    Aussi pour la citation de Gandhi à la fin, elle est très mal choisie car cet homme avait des pratiques sexuelles avec des fillettes.
    http://www.atlantico.fr/decryptage/gandhi-superstar-plus-grandes-supercheries-histoire-gandhi-phil-mason-426275.html
    Choisir de citer un pedophile pour des conseils sexo c’est vraiment douteux.

    • Anna / 8 février 2017 at 14 h 51 min / Répondre

      On peut effectivement déplorer cette dissymétrie qui reflète malheureusement une réalité plus générale. Cela dit, rien ne nous empêche de ne pas utiliser ces termes s’ils ne nous conviennent pas, et surtout d’être créatifs pour rétablir au mieux l’équilibre. La langue française est assez riche pour nous proposer de quoi exprimer également la soumission masculine (les pratiques BDSM peuvent de ce point de vue proposer des pistes). Toujours, bien-sûr, dans le cadre d’une pratique consentie entre les partenaires, qui est celui dans lequel je me place ici.

      Concernant Gandhi, j’avoue que je n’avais jamais entendu parler de cela et j’en suis désolée. Cependant, l’auteur de l’article que vous mettez en lien se réfère à son propre travail d’écrivain et ne cite à aucun moment ses sources. En cherchant, j’ai cru comprendre qu’il s’appuyait sur le travail d’un historien anglais dont les affirmations diffèrent quelque peu de ce qui est énoncé ici et dont l’interprétation est loin de faire l’unanimité. N’étant pas moi-même historienne je préfère retirer cette citation par mesure de précaution. Mais je pense qu’il faut faire preuve de prudence en ce domaine car il est très difficile de trouver des sources d’informations réellement éclairées et impartiales sur le sujet. Je vous remercie toutefois pour votre vigilance!

  2. Cécilia / 13 février 2017 at 13 h 45 min / Répondre

    Bonjour Anna,
    Merci pour cet article tout en finesse et subtilité sur ce thème ! Il est vrai que le degré d’acceptation du « dirty talk » est différent pour chacun, tout comme les manières de faire. La clé étant bien sûr la communication, comme vous l’avez si bien expliqué. Une belle journée !

  3. Anna / 5 mars 2017 at 1 h 35 min / Répondre

    Bonsoir Cécilia,
    Un grand merci pour votre commentaire (et mes plus plates excuses pour le délai!).
    Bravo à vous pour vos textes qui mettent si joliment en mots nos émois… Je vous souhaite une très belle continuation.

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