Isabelle Fruchart est comédienne, auteure et maman depuis deux ans. Pour écrire sa prochaine pièce, elle s’installe en résidence de janvier à mai, dans l’unique maison de naissance à Paris, le CALM (Comme A La Maison). Au Cabinet de Curiosité Féminine, nous avons eu un coup de cœur pour ce projet et cette artiste engagés. Nous avons voulu suivre Isabelle dans son immersion. Chaque mois, elle nous livre une chronique de cette aventure en lieu singulier où les femmes revendiquent le choix d’accoucher où elles veulent et comme elles veulent, sans prendre de risque.

 

Épisode 1
Accoucher Comme A La Maison : premiers pas.

Je suis installée à la grande table du living. Je lis des romans, prends des notes sur les scènes qui parlent d’accouchement et réfléchis sur la façon dont la littérature conditionne nos esprits.
Arrive une jeune femme avec son bébé de deux mois à peine. Puis une deuxième, encore une autre. Elles sont cinq à s’installer avec leurs bébés dans les canapés. Deux femmes sortent de la pièce adjacente. Très enceintes. Le rose sur leurs joues indique que c’est la fin du cours de yoga pré-natal. Les jeunes mamans leur confient leurs bébés, et les femmes enceintes s’en occupent pendant le cours de yoga post-natal.  Parfois, quand un bébé pleure fort, la prof vient le chercher pour qu’il rejoigne sa mère sur un tapis de yoga.
Je retourne à mes livres en songeant que je n’ai jamais vécu ce genre d’ambiance et de partage entre femmes et que ça m’a l’air beaucoup plus qu’un simple moment de convivialité : elles se soutiennent, elles sont les maillons de la grande chaîne des femmes de l’histoire de l’humanité.
J’écris. Je suis attirée par le bruit d’un corps qui s’effondre dans un canapé.
Une jeune femme dont je n’aperçois pas le ventre, raconte qu’un échographe « vraiment pas sympa en plus » vient de lui prescrire une amniocentèse, ça lui fait peur, elle pleure.
– Pourquoi à la place, tu ne fais pas la prise de sang ? lui demande une des femmes très enceintes.
– 150 euros, c’est trop cher.
Quoi répondre à ça.
Sa sage-femme la reçoit entre deux  consultations.
Je replonge dans mon livre.

Quand j’étais enceinte, ce qui m’a frappée, c’était mon ignorance.
J’étais incapable de dessiner un placenta, j’ignorais le rôle des hormones. J’étais allée à l’école, à l’université, j’avais accès aux livres, à internet, et je ne savais rien de ce qui se passerait dans mon corps au moment d’accoucher.
Sans même parler d’accoucher, j’étais une femme qui avait eu ses règles chaque mois, et si j’avais de vagues notions d’anatomie, qui faisaient de moi une femme moderne, quelle curiosité avais-je de mon propre corps ?
J’avais de l’accouchement une image obscure, où dans le meilleur des cas, la femme échouée sur une table comme une baleine sous les néons, se laissait faire par un médecin, cuisses ouvertes, anesthésiée.
Une image finalement, de la passivité : « Allongez-vous madame, laissez-vous faire et taisez-vous, vous êtes bien incapable de le faire par vous-même ». Image alimentée par les récits dramatiques véhiculés dans ma famille, où le corps médical, disons-le franchement, maltraitait les femmes.

J’écris. Je lève la tête.
Une femme, penchée en avant, prend appui contre un mur. Elle expire lentement,  sourcils froncés. Son ventre est énorme. Quand elle se redresse, ses traits sont tirés. Entre deux expirations elle vérifie son téléphone et guette la porte d’entrée. A la sage-femme qui lui propose de lui faire une bouillotte, elle répond volontiers en prenant une voix haut perchée qui veut montrer que tout va bien.
Je replonge dans mon livre.  J’ai tout juste le temps de penser que c’est la première fois que je vois devant moi une femme sur le point d’accoucher, j’entends un Ah de soulagement, je relève la tête, un homme est là, bien peigné, portant des sacs.
Je baisse les yeux. Je n’ose pas les regarder, je ne voudrais pas qu’ils se sentent épiés.
L’homme demande où il doit poser les sacs, d’un ton placide dans lequel je projette qu’il dissimule son anxiété, et ils ont déjà disparu, enfermés dans une chambre.
J’imagine qu’ils vont y passer la soirée. Peut-être la nuit.
J’imagine que la femme est au début de son travail, elle a l’air si tranquille.
On dirait qu’elle sait. Elle semble avisée, préparée à accueillir tout ce qui pourrait arriver. Ca émane d’elle. C’est une femme sans âge.

Pour ma part, comme toutes les femmes de plus de 35 ans, on m’avait cataloguée dans les « les grossesses à risque », on me disait qu’il me fallait une maternité « de type 3 », où l’attirail médical est prêt à réagir.
D’instinct, j’ai senti que c’était une erreur. Il était hors de question que je me laisse embobiner par les mots « risques » et « problèmes ».
Surveiller ma grossesse, oui. Faire les prises de sang, les échographies, oui.
Mais si tout allait bien (c’est le cas de 85% des grossesses en France) je ne courais pas plus de risque qu’en traversant la rue. Vivre, c’est risqué. Je refuse que la peur me tienne sous sa coupe et m’incite à faire tout ce qu’on me dira sans penser par moi-même.
On préfère le milieu hospitalier parce qu’il nous rassure ?
On s’en remet à lui parce que les médecins sont sensés tout savoir et nous non ?
Mais qu’est-ce qui m’empêche de savoir comment fonctionne mon corps ? Qu’est-ce qui me retient de gagner en autonomie ?
J’ignorais tout de la physiologie mais j’ignorais aussi qu’il existe des alternatives à l’accouchement à l’hôpital ou en maternité.
Et quand j’ai entendu parler pour la première fois du CALM, j’avais déjà accouché.

calm

©Solange Gautier

Le CALM, Comme A La Maison, est l’unique maison de naissance à Paris.
C’est un lieu où l’on accouche avec l’aide d’une sage-femme, sans médecin, dès lors que la grossesse est physiologique (sans pathologie).
Une maison de naissance est obligatoirement reliée à une maternité, ce qui permet un transfert au moindre souci.

C’est le cas du CALM, situé au rez-de-chaussée de la maternité des Bluets.
La grossesse est suivie de près, comme à l’hôpital, à la différence que c’est la même sage-femme qui suit la mère (ou le couple) depuis la grossesse jusqu’au post-partum (après l’accouchement) et que les rendez-vous durent trois fois plus longtemps qu’une visite classique chez le gynécologue. On prend le temps. Et on informe, sur la physiologie notamment.
Le CALM est meublé comme un appartement : une pièce à vivre, une cuisine, des bureaux de consultation, et des chambres. Meublées comme des chambres. Comme A La Maison.

Je lève la tête. Une sage-femme revient du couloir.
Ce n’est pas elle qui accompagne le couple enfermé dans la chambre mais je lui demande quand-même :
– Alors ?
Elle répond qu’ils sont montés.
Montés, ça veut dire montés en salle de naissance, à la maternité.
A la tête qu’elle fait, je comprends que ce n’est pas à cause d’un problème.
– Déjà ?
Je suis sciée par la rapidité de l’évènement.
– C’est son deuxième, dit la sage-femme.
Son deuxième ? Oui mais quand-même …
La femme est montée pour expulser au quatrième étage.
Parfois, certaines n’ont pas le temps et donnent la vie au rez-de-chaussée, mais officiellement, il est interdit d’expulser au CALM.
Parce que les maisons de naissance, répandues au Japon et dans  une douzaine de pays européens, ne sont pas encore légalisées en France.
Pourtant, après douze années de combat, un décret a été dernièrement voté, autorisant leur expérimentation pendant cinq ans, au terme desquels sera décidé leur statut définitif.
Le CALM a été officiellement choisi pour participer à cette expérimentation, qui va commencer d’ici peu.
Courant mars au plus tard, des bébés pourront naître dans les chambres du CALM, à quelques pas de la grande table du living où je suis installée, entre le linge qui sèche et les piles de romans.

Les mamans ont fini leur yoga et repris leurs bébés. Les femmes très enceintes, qui ont encore du temps, m’empruntent un ou deux romans pour m’en faire un compte rendu la semaine prochaine (qu’elles soient remerciées sur sept générations car j’en ai 80 à lire).
Je suis seule dans le living. Pas envie de partir.

Et aussi :
IMMERSION AU CALM – épisode 2 : Les sages-femmes et les réalités
IMMERSION AU CALM – épisode 3 : La douleur
IMMERSION AU CALM – épisode 4 : Quoi de plus sexuel
IMMERSION AU CALM – épisode 5 : Lui
IMMERSION AU CLAM – dernier épisode : Tourner la page