Education à la sexualité : quelle formation pour les professeurs ?

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5 mai 2017 à 9 h 58 min  •  Catégorie Sujets de société par  •  1 Comment

L’éducation à la sexualité est un sujet qui nous tient à cœur au CCF. Nous l’abordons aussi souvent que possible pour rappeler qu’il s’agit d’un enjeu fondamental pour la société égalitaire dont nous rêvons. Et si elle ne se limite bien-sûr pas à cela, la question de la place que lui accorde l’école est absolument essentielle.

En juin dernier, j’avais tenté de faire le point sur les dispositifs existants et leurs – nombreuses – limites. Mes collègues, professeur(e)s de Sciences de la Vie et de la Terre, m’avaient également expliqué leurs démarches et raconté leurs expériences face aux élèves. Il m’était apparu très vite combien tout reposait encore sur les bonnes volontés individuelles, et sur l’engagement d’un petit groupe de convaincu(e)s. Du coup, je me suis dit qu’il serait bon de joindre l’action au constat. Et comme j’ai la chance d’enseigner dans une académie qui propose une formation en la matière, j’en ai profité pour aller écouter ce qu’il s’y disait.

Me revoici donc côté élève pour deux journées de réflexion autour de l’éducation à la sexualité. Nous sommes une petite vingtaine de participants, aux profils divers. Les enseignant(e)s de SVT, les infirmières et assistantes sociales, directement confrontés à ces questions, sont les plus nombreux. Mais nous sommes aussi quelques enseignantes d’autres disciplines et une conseillère principale d’éducation. Les formateurs, deux enseignants de SVT, nous accueillent chaleureusement et nous rassurent sur le fait que nous sommes tous à notre place : l’éducation à la sexualité est l’affaire de l’ensemble de la communauté scolaire et doit justement sortir des cadres dans lesquels on la confine trop souvent. En revanche, la mixité est nettement moins assurée : il n’y a qu’un seul homme sur l’ensemble des participants… Même si, selon les formateurs, ils sont habituellement plus nombreux (environ 25%), il semble que les hommes soient toujours en minorité lors de ces formations.

Le descriptif du stage précise que la formation est articulée en deux temps : il s’agit là de la partie théorique. Le volet pratique, davantage tourné vers les outils concrets de mise en œuvre des séances, est assuré plus tard dans l’année par d’autres formateurs/formatrices. Le nombre de stages possibles par an étant limité, je ne m’y suis pas inscrite : ce sera pour l’année prochaine. Nous commençons par une réflexion – un peu timide, il n’est que 9h du matin ! – autour des mots que nous inspire la sexualité. Trois grands champs se dessinent : le champ biologique et biomédical, le champ social, de la relation à l’autre, et le champ psychologique. Il faudra tous les prendre en compte pour avoir une vue d’ensemble du sujet. Vaste programme.

« Il semble impossible à ce jour d’y faire figurer le mot « plaisir » [dans les textes officiels], encore trop controversé. »

Les quinze heures qui suivront s’avéreront en effet passionnantes et riches de contenus. Les formateurs s’arrêtent tout d’abord sur la façon dont l’éducation à la sexualité a été mise en place dans le temps 1 et nous aident à décortiquer les textes officiels sur lesquels nous nous appuyons. Malgré leurs limites – il semble impossible à ce jour d’y faire figurer le mot « plaisir », encore trop controversé – ils sont essentiels car ils instaurent la légitimité des personnels de l’école à prendre en charge ces sujets, dans le respect des valeurs déterminées collectivement.

« Tous ces savoirs objectifs et concrets […] permettent de sortir du domaine de la conviction, de déconstruire les croyances des élèves ainsi que nos propres préjugés. »

Au fil d’échanges nourris, nous aborderons ensuite différents thèmes, parmi lesquels :

– le développement cognitif, les processus de maturation et comportements type de l’adolescent

– les questions d’identités sexuelles (différence entre sexe, orientation sexuelle et genre et la diversité des situations possibles)

– la question du rôle du porno et les façons dont nous pouvons déconstruire les stéréotypes qu’il véhicule

– un rappel des grandes théories psychanalytiques et du poids qu’elles ont longtemps eu (merci Freud !)

– l’évolution longtemps entravée des savoirs sur l’anatomie et le plaisir féminins

– des éléments de sociologie autour de données factuelles (l’âge des premiers rapports notamment)

– la question du consentement, de la culture du viol et du sexisme ordinaire.

Je prends une foule de notes, et je pourrais continuer des heures !

Car tous ces savoirs objectifs et concrets sont une aide précieuse : ils permettent de sortir du domaine de la conviction, de déconstruire les croyances des élèves ainsi que nos propres préjugés. En outre, les formateurs ont la bonne idée de toujours ramener les chiffres à l’échelle de nos classes : ce ne sont plus des pourcentages abstraits mais des élèves bien réels, les nôtres, qui sont concernés par telle ou telle problématique. La nécessité de les informer, d’échanger avec eux, de les rassurer n’en est que plus forte. J’ai envie de me lancer, même si cela me fait un peu peur. Les formateurs nous assurent qu’on apprend en faisant, comme pour tout. Mais ils nous invitent également à interroger nos propres motivations auparavant, car il est essentiel de laisser de côté le personnel, l’intime, pour transmettre un message qui ne soit pas biaisé.  

« Il faut que les institutions se donnent les moyens de le pérenniser et de l’étendre. »

Je repars donc de cette formation plus instruite, et optimiste. J’ai assisté à un stage mené par des collègues extrêmement compétents, mobilisés, qui ont sollicité ma réflexion d’enseignante mais aussi de féministe. Parmi les documents distribués en complément, je suis ravie de trouver deux articles de Maïa Mazaurette et de Camille Emmanuelle ! Evidemment, j’étais un public un peu conquis d’avance. Cela reste le point noir du dispositif : il n’atteint que les enseignant(e)s qui en font la demande, et sollicite beaucoup des collègues à l’emploi du temps déjà bien chargé. Il faut que les institutions se donnent les moyens de le pérenniser et de l’étendre. Car les choses ont certes évolué depuis le temps où l’on diffusait des accouchements en classe en guise d’« éducation sexuelle». Mais quand on voit le retard que nous avons en la matière sur certains de nos voisins européens, il n’y a pas vraiment de quoi être fier. Nous sommes à un moment charnière, de transition, et il y a encore beaucoup trop d’obstacles… et de renoncements, au gré des majorités politiques et des pressions en tout genre.

Enfin, aux collègues qui me lisent peut-être et qui ne se sentiraient pas en mesure d’affronter ces questions avec leurs élèves, je tiens à transmettre la géniale révélation que je dois à mes formateurs : étudier plus de textes d’auteures en français, mener une réflexion sur la grammaire en langue, mettre davantage en valeur le rôle des femmes dans l’histoire ou les arts, proposer un exercice de maths ou de sciences dans lequel Julie pratique le foot et Sofiane la danse classique, c’est aussi faire de l’éducation à la sexualité, entendue dans son sens le plus large. Et c’est déjà pas mal. Chacun(e) peut apporter sa pierre à l’édifice de l’égalité… Alors à nous de jouer !

  1.  Le droit de parler de sexualité à l’école a été instauré en 1973, mais est resté pendant longtemps très limité. La circulaire actuelle, pensée dans le cadre de la prévention du VIH et suite à une explosion de grossesses précoces, date de 2003. Le groupe de personnes-ressources de l’académie de Créteil existe depuis 2009 et les formations ont été mises en place depuis 2013. Pour les suivre sur Twitter : #EasexCreteil

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