Volet 2 : La vie de prof

Nous vous parlions récemment de la façon dont l’éducation à la sexualité était traitée dans les programmes de l’enseignement secondaire.  Des écarts persistent entre les préconisations officielles et la réalité sur le terrain : malgré de timides avancées, tout repose encore beaucoup sur les enseignants. Nous sommes donc allées à la rencontre de professeur(e)s de Sciences de la vie et de la Terre, afin de savoir comment ils vivaient cet aspect du métier. Celia et Laëtitia enseignent dans deux collèges de la proche banlieue parisienne : la première en est à sa troisième année, la seconde est néotitulaire [1]. Mathilde elle, est enseignante en lycée depuis quatre ans. Michaël l’y a rejointe après sept ans à passer d’un établissement à l’autre. Qu’ils soient débutants ou plus expérimentés, qu’ils aient été ou non formés à la question, tous considèrent l’éducation à la sexualité comme une partie intégrante de leur travail et s’y confrontent avec des interrogations et une démarche souvent communes. Ils nous ont ouvert la porte de leurs classes.

Les modalités d’organisation des séances d’éducation à la sexualité sont libres et laissées au choix des enseignant(e)s, selon les moyens dont ils disposent. Premier constat : ils sont le plus souvent seuls dans leur classe pour les mener. En effet, il est coûteux et parfois compliqué de faire intervenir d’autres partenaires. Laëtitia aurait ainsi aimé organiser une séance avec l’infirmière et l’assistante sociale, présentes en pointillés dans l’établissement, et n’a pas pu le faire faute de créneau commun. Mathilde et Michaël s’accordent à dire qu’une co-animation par des enseignants des deux sexes permettrait de répondre au mieux aux questions parfois très précises des élèves, mais elle n’est pas toujours facile à mettre en place. D’autres questions d’ordre pratique se posent à eux, comme celle de la mixité : faut-il séparer les filles des garçons à l’occasion de ces séances ? Les avis sont partagés, car si cela peut mettre les élèves plus à l’aise, c’est aussi les priver de la confrontation avec le sexe opposé. Dans les séances qu’elle a proposées cette année aux classes de 6e et de 5e – pour pallier le vide des programmes – Celia a tranché selon les thèmes abordés : tous ensemble en 6e pour parler des relations entre filles et garçons, séparés l’année suivante pour évoquer les questions liées à la puberté [2]. Laëtitia a de son côté constaté que la séparation s’était faite naturellement au sein de ses 4e, les filles s’étant d’elles-mêmes mises à part de leurs camarades… De façon générale, le profil des élèves et l’ambiance de la classe vont avoir un rôle important dans le déroulé des  séances.

Y a-t-il, tout de même, quelques principes qui en favorisent la réussite? Mieux vaut déjà éviter de prendre la classe de court, surtout quand on ne connait pas les élèves. Mathilde, qui a cette année organisé bénévolement une heure d’éducation à la sexualité pour chaque classe de STMG [3], s’est trouvée un peu plus en difficulté avec un groupe à qui le contenu n’avait pas été clairement annoncé au préalable par la collègue chargée de la présenter. Une fois les élèves avertis, les professeur(e)s établissent des règles claires, en premier lieu celle du respect de la parole d’autrui. Ils procèdent ensuite le plus souvent par questions anonymes ou en ouvrant la discussion à l’aide d’un support: travail autour d’une notion, nuage de mots, ou image ludique pour les plus jeunes – vive Titeuf et le Zizi sexuel ! Ces éléments déclencheurs vont aider à libérer la parole et favoriser les échanges. Pour éviter d’imposer un contenu tout fait et pas forcément adapté, les enseignant(e)s veillent à partir des besoins exprimés par les élèves, selon leur maturité. D’ailleurs, ces derniers sont parfois là où on ne les attend pas : Celia rencontre fréquemment des questions sur le genre et l’identité sexuelle dès la 6e. De la même façon, les professeur(e)s tiennent à laisser les élèves utiliser leur propre vocabulaire, même s’il est parfois vulgaire: la reprise est alors l’occasion d’un rappel utile. Ils insistent également sur la nécessité de toujours expliciter les termes employés, car ils peuvent être perçus ou compris différemment par les élèves. Enfin, quelle posture adopter ? Si tous évitent de rentrer dans des détails personnels, certains préfèrent opter pour le maximum de distance et une désexualisation totale – en parlant « des filles », « des garçons » de façon très générale – quand d’autres estiment qu’à cette occasion la casquette d’enseignant(e) peut être un peu laissée de côté au profit, non pas de l’individu, mais de la personne sexuée. A chacun de trouver l’équilibre qui convient, selon le profil de la classe et le rapport qui lie professeur(e) et élèves.

Car ces derniers sont d’abord des adolescents, à fleur de peau et imprévisibles. Ils se montrent en général curieux et attentifs, mais leurs réactions peuvent être très différentes d’un public à l’autre, et parfois au sein d’une même classe. Elles sont tantôt drôles et positives : Laëtitia sourit en évocant un élève de 4e émerveillé d’apprendre que « les filles ont TROIS trous, naaaan !», ou une autre qui a cité dans son évaluation le clitoris comme « ce qui permet à la fille d’éprouver du plaisir » ; tantôt attendrissantes – la timidité de certains élèves, signe parfois d’une tension entre leur soif de connaissance et les tabous familiaux, ou l’exagération de certains autres qui en font des tonnes pour masquer leur vulnérabilité [4]. Mais elles peuvent aussi aller de la gêne extrême aux récits impudiques d’anecdotes personnelles, en passant par des postures de refus (d’écouter ce qui se dit, de travailler sur les documents distribués, voire même d’assister aux cours), plus ou moins marginales selon les établissements. Parfois, il faut gérer des attitudes irrespectueuses à l’égard du professeur, ou délibérément provocatrices : savoir recadrer est alors essentiel, si possible en passant par l’humour pour désamorcer les tensions [5]. De l’avis général, le plus difficile est de faire face aux opinions très tranchées sur des sujets sensibles. Mathilde a par exemple dû affronter cette année une dénonciation de l’avortement, et tous déplorent la persistance de réactions de rejet à l’égard de l’homosexualité, particulièrement délicates à traiter. Plusieurs réponses sont possibles, selon l’âge des élèves : il peut être utile de ramener à des notions simples avec les petits (Celia explique qu’il s’agit avant tout d’amour entre deux individus), de rappeler aux plus grands que la liberté d’opinion ne dispense pas du devoir de respecter autrui, en se référant aux textes de loi. Revenir à un discours scientifique et objectif peut aussi aider à ne pas sortir de son rôle… Heureusement le reste de la classe vient souvent en renfort, en s’interposant dans la discussion.

On le voit, il s’agit d’un travail aussi intéressant que complexe, et fondamental à plus d’un titre. Malheureusement, les enseignant(e)s n’ont pas toujours les moyens de le mener dans de bonnes conditions : ils regrettent en premier lieu le manque de temps, qui ne leur permet pas de traiter l’intégralité des points à aborder. D’autant qu’il faudrait répéter tous les ans, car les élèves oublient vite. Selon Michaël certains arrivent encore au lycée avec de grosses lacunes sur les IST, malgré l’accent mis sur la prévention au collège. Ils ont également du mal à faire le lien entre leurs connaissances ou s’accrochent à leurs croyances initiales. Laëtita a des élèves qui, bien qu’ils aient étudié le système digestif l’année précédente, arrivent encore en 4e en croyant dur comme fer que les filles n’ont pas… d’anus ! Par ailleurs, il serait certainement bénéfique de pouvoir travailler en collaboration avec les familles sur certains points, notamment en ce qui concerne l’éducation à l’image, à la pornographie et aux médias.

C’est malheureusement bien loin d’être toujours le cas, mais les enseignant(e)s que nous avons rencontré(e)s ne sont pas dans l’esquive. Dans le peu de temps dont ils disposent ils affrontent véritablement la question et mettent au coeur de leur démarche la discussion, en favorisant le plus possible les échanges avec les élèves dans un climat de confiance. Ils ont pour objectif d’éduquer, d’informer – en faisant connaître notamment les structures existantes, comme le planning familial – mais aussi de rassurer des jeunes souvent préoccupés à l’idée de ne pas être dans la norme. Quand elles sont faites avec conviction, ces séances aident nos ados à réfléchir et à déconstruire les idées reçues. Elles offrent l’occasion de leur faire prendre conscience de la pluralité des possibles, tout en leur rappelant que la sexualité est propre à chacun et que la leur leur appartient. Elles sont le lieu de transmission de messages essentiels sur l’importance du plaisir, du désir, mais aussi, de façon plus large, sur la nécessité du respect et de l’égalité.

 

[1] Se dit d’un professeur dont c’est la première année d’enseignement, après celle dite de « stage ».

[2] La notion sera désormais introduite dès la 6e  à partir de 2016 (cf. volet 1)

[3] Sciences et technologie du management et de la gestion

[4] Inévitable « Tsss, c’est tout petit ça, Madame », au moment où l’enseignante sort les pénis en polystyrène…

[5] Laëtitia, face à un élève qui lui demandait avec un mauvais esprit manifeste : « Et vous, Madame, vous savez quel goût ça a, le sperme ? » lui a ainsi répondu qu’il serait libre de tester par lui-même. Cela l’a remis sur les rails !

 

Exemples de documents utilisés par mes collègues (femmes) pour la représentation du sexe féminin :

Volet 2 %2F Photo 3

Volet 2 %2F Photo 4

 

A lire : Ecole et éducation à la sexualité: le désamour ? – Volet 1 : Au programme