Rencontre avec Isabelle Bordji de Maison Ernest

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Comme certaines femmes, je voue une passion déraisonnable aux souliers. Mon placard à chaussures est comme une malle aux trésors que j’ouvre tous les matins hésitant entre mes bottes, bottines, escarpins aux talons convenables ou carrément indécents en fonction de mon humeur et de mes rendez-vous de la journée. Dans la catégorie des talons vertigineux, j’ai un attachement tout particulier à ma paire de Python rouge « Maison Ernest » ! C’est en tant que curieuse que je suis partie à la rencontre d’Isabelle Bordji, la directrice de cette marque pour comprendre comment cette femme arrivait à me faire prendre autant de plaisir… Quoi, fétichiste ? No Comment…

Fondée en 1904 par le chausseur Ernest Amselle, la Maison Ernest est spécialiste du talon haut depuis plus d’un siècle. Son adresse à Pigalle, à deux pas du Moulin Rouge, est restée une affaire de connaisseurs et pourrait appartenir au patrimoine coquin de la capitale. Maison Ernest repose sur une histoire d’élévation et de liberté puisque la marque pratique des hauteurs d’aiguilles vertigineuses (jusqu’à 14cm sans patins). Les talons Maison Ernest arpentent autant les trottoirs que les scènes des cabarets et influencent depuis des décennies des créateurs de mode (JP Gaultier), photographes (Helmut Newton), chorégraphes (Bianca Li). Leurs souliers passent du statut d’accessoire fonctionnel à celui d‘objet de désir, de fantasme et de pouvoir. Ils sont portés par les danseuses du Crazy Horse, des célébrités, des femmes mais aussi des hommes qui aiment les talons… Car la maison chausse du 32 au 45.

C’est en 2012 qu’Isabelle Bordji, encore directrice artistique de la maison Cervin, un grand nom du bas couture depuis 1920, saisit l’opportunité du rachat de cette marque. Tout naturellement, cette ancienne élève du Studio Berçot, passe du bas-couture au talon haut « J’analyse souvent après coup car je fais beaucoup de choses par instinct, au feeling, ce fût le cas à ce moment-là ». Les valeurs d’Ernest sont les siennes, basées sur le respect des singularités, la liberté d’être soi-même, sans tabous ni jugements « J’essaie de ne pas juger les gens et de faire mon travail avec amour et honnêteté ». C’est dans sa boutique à Pigalle que j’ai rencontré cette belle amazone au physique magnétique qu’est Isabelle Bordji. Fille d’altesse royale d’une dynastie javanaise, je lui demande si je dois l’appeler Altesse ? Elle sourit en me disant que personne ne l’appelle comme ça sauf ses amis pour se moquer d’elle « je remercie ma maman d’avoir abandonné son statut de princesse pour nous faire vivre une éducation simple et je remercie mon père de l’avoir supportée. Etre libre, c’est aussi le choix de vivre sans extravagance et de s’occuper de son foyer. ».

C’est ainsi en toute simplicité que nous avons échangé pour parler de féminité, sensualité et de sexualité.

Mrs Rose : Quel est le secret de cet objet du désir qu’est le talon haut ?

Isabelle Bordji : Il y a beaucoup d’études faites sur les talons hauts. C’est le seul objet du vestiaire féminin, davantage que la lingerie encore, qui suscite autant de fantasmesLe talon était réservé aux rois. Plus c’était haut, plus nous étions près du divin. Il y a du mystère autour du talon. Il y a bien des chercheurs qui vont se pencher sur ce sujet et je suis sûre que l’on va découvrir encore beaucoup de choses sur les talons.

Mrs Rose : Quel est le lien entre la féminité, la sexualité et le talon haut ?

Isabelle Bordji : Le talon change la silhouette et l’hypersexualise. Les seins en avant, les fesses en arrière. Il change la morphologie de la femme et sa démarche. En talons, on se sent propulsées vers le haut en mettant en avant nos atouts féminins. Mais si une femme n’est naturellement pas connectée à sa féminité ou à sa sexualité, on ne peut pas demander à ses talons de la révéler, ils peuvent exacerber un sentiment existant mais nullement le faire naître. Les femmes paraissent fragiles sur les talons alors que nous nous sentons fortes, c’est paradoxal.

Mrs Rose : Maison Ernest relie la bourgeoise, la courtisane, le transsexuel, l’homme homo ou hétéro qui ressent le besoin de chausser des talons. Quel est selon vous leur point commun ?

Isabelle Bordji : Ce qui les unit, c’est certainement la transgression. Quand je dessine, je pense à toutes les femmes (je pense aussi au côté pratique, c’est pourquoi je fais quelques chaussures plates). Mais je pense avant tout aux femmes qui n’auraient pas peur de leur féminité, envie d’être belles, élégantes, qui dépassent leurs limites. Le talon révèle aussi nos parties masculines en nous conférant plus d’assurance. Nous pouvons nous sentir l’égale de l’homme tout en cultivant notre différence. Je ne sais pas si je suis féministe, tout ce que je sais c’est que je ne veux pas gommer les différences entre les hommes et les femmes.

Le talon rapproche la duplicité des hommes et des femmes. J’ai remarqué quelques hommes hétéros venir essayer des talons pour se rapprocher de leur côté féminin. C’est comme un sas de décompression par rapport aux responsabilités qu’ils pensent devoir endosser dans leur masculinité. Je leur souhaite d’être acceptés tels qu’ils sont chez eux. C’est compliqué, je vois bien dans leur regard qu’il peut y avoir de la honte ou de la gêne. J’aimerais bien comprendre le pourquoi mais finalement je me contente de les accueillir sans jamais les juger et bien sûr de les respecter. J’espère simplement qu’ils peuvent le vivre librement. Ce serait tellement plus beau de partager cela avec leur compagne que de le cacher.

J’aspire à la liberté en tout. Il y a bien sûr des règles pour vivre ensemble mais c’est dommage de se contenter d’une petite case. Dans la vie en général et dans la vie sexuelle en particulier, on se bride beaucoup. Etre libre dans sa tête impose des sacrifices comme ne pas être toujours en adéquation avec la société.

Mrs Rose : Et vous Isabelle, comment faites-vous cohabiter votre liberté et vos engagements ?

Isabelle Bordji : Je me concentre sur ma vie de femme en premier lieu. Je cumule mon rôle de mère célibataire de trois enfants et de femme à la tête d’une entreprise. Je sais que j’ai dû faire des sacrifices dont une séparation. On me demande comment je fais pour tout mener de front ? Je n’ai pas de mérite, j’ai beaucoup de chance, je suis bien entourée, mes enfants sont en bonne santé, je bosse pour quelque chose que j’adore. Le mérite c’est se battre vraiment pour des choses difficiles. Grâce à mes origines, je sais que je n’ai pas le droit de me plaindre. Mon métier est une passion, c’est difficile d’appeler cela un travail pour moi.

Aujourd’hui, je suis là où j’ai envie d’être alors forcément, je fais tout pour que cela dure…

Je serai fière quand on aura 15 boutiques dans le monde, nous sommes au début de l’aventure. Mais il faut encore beaucoup de travail.

Mrs Rose : Comment faire cohabiter votre liberté avec les diktats de la mode ? Vous incarnez vous-même une beauté particulière notamment avec vos formes en dehors des normes classiques de beauté féminine des magazines de mode.

Isabelle Bordji : Merci (sourire). J’ai toujours adoré le glamour, ma mère m’a juste appris à prendre soin de moi mais c’est tout. Moi j’aime beaucoup m’apprêter. On m’a souvent dit que je ne m’habillais pas normalement… Ce qui pouvait me blesser parfois. En ce qui concerne mon corps, j’ai commencé à prendre conscience de mes formes. Je me suis dit « je suis comme je suis et il faut faire en sorte de me mettre en valeur ». Je fais attention à moi, je fais du sport, j’essaie de manger sainement, de bien dormir… mais ça ne sert à rien d’envier d’autres modèles qui forceraient ma nature. Je ne veux pas me rendre malheureuse pour être mince alors que j’aime la bonne cuisine, boire des verres, faire la fête. J’ai découvert qu’en étant peut-être moins mince mais en me concentrant sur le fait d’être très joyeuse, cela pouvait avoir aussi un impact positif sur mon physique. Peut-être que de m’affranchir du jugement envers les autres m’est aussi utile personnellement.

Pour ce qui est de l’univers de la mode, ça a été compliqué pour moi. Quand je suis arrivée dans ce milieu, il y a 20 ans, je ne correspondais à aucun code. Puis, j’ai compris que je ne devais pas essayer de me contorsionner mais plutôt de créer ma propre case. Ca ne se fait pas du jour au lendemain, ça a pris 15 ans. Je sens que je suis au début de quelque chose, je me dis qu’il faut tenir bon !

Mrs Rose : Qu’est-ce que vous visez à travers tout ça ?

Isabelle Bordji : Je vise devant, avancer sur mes talons pour évoluer de quelque manière que ce soit. Quand on stagne, on recule, il faut avancer. J’aimerais rendre les femmes belles, c’est un vrai plaisir pour moi. Le plus beau compliment que l’on puisse me faire c’est : « grâce à toi, je me sens belle ». Contribuer à ce que les femmes se trouvent belles, c’est les rendre plus sûres d’elles et les rapprocher de ce qu’elles ont envie d’être. C’est une mission que j’aimerais remplir. Un peu plus de féminité, de douceur de tact, ça pourrait-être bien dans ce monde…

Je sais maintenant pourquoi je prends autant de plaisir en enfilant mes pythons rouges… Celle qui les a dessinées pensait à moi, à me rendre belle et à me rendre forte pour tout simplement me rapprocher de celle que j’ai envie d’être. Je ne pourrais pas dire que l’assurance ressentie perchée sur mes talons me rapproche davantage de mon côté masculin que féminin car selon moi, la force vient des deux côtés. En tous cas, ce que je peux affirmer c’est que cette longue aiguille brouille les lignes entre la masculinité et la féminité…

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