Rencontre avec Olga Mathey, créatrice de broderies érotiques à Bruxelles.

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28 septembre 2015 à 20 h 46 min  •  Catégorie Portraits de femmes et d'hommes par  •  1 Comment

C’est dans le quartier bruxellois de Saint-Gilles que nous nous sommes données rendez-vous, par un samedi pluvieux de janvier, le 10 exactement. Le monde est encore pétrifié, chamboulé par les attentats parisiens. Au dehors, la vie suit son cours et pourtant quelque chose de différent s’est immiscé dans l’air, on le sent.

Création Olga M 2

Olga, née en 1990 à Toulouse, est d’une nature passionnée, sensible, ça se voit tout de suite. Le contact passe d’emblée et nous commençons par nous présenter, autour d’une boisson chaude.

Elle pose ensuite devant moi quelques-unes de ses créations. Quelle merveilleuse idée de choisir des objets du quotidien (coussins, vêtements, abat-jours, etc.) pour y déployer son imagination érotique ! La sensualité ne passe-t-elle pas par la matière ?

Sexuellement poétique ou poétiquement sexuel, le travail d’Olga Mathey ouvre des portes. Entrons…

Alexandra: C’est donc à partir de conversations avec les gens que tu réalises tes broderies ?

Olga: Oui, j’ai commencé à travailler à partir de mon imaginaire, mes lectures, puis je n’ai pas voulu tourner en rond dans mon univers personnel et davantage m’inspirer de celui des gens, je trouvais ça plus intéressant, car lorsqu’il s’agit d’érotisme, chacun a le sien propre.

 

A: Comment as-tu eu l’idée de développer cet imaginaire de cette façon, as-tu eu un déclic ?

O: Pas vraiment…C’est venu naturellement. J’ai commencé il y a quatre ou cinq ans, je faisais de la couture et des collages, ensuite la broderie, c’est venu tout seul et c’était logique. Ce n’est pas tout à fait anodin quand on y pense, le rapport entre broderie et sexualité.

A: En effet…Dès que j’ai entendu parler de ton travail, j’ai trouvé ça évident, car pour moi la broderie a quelque chose de très érotique, je me suis dit quel formidable support !

O: Oui… Et pourtant je n’y avais pas pensé tout de suite, ce n’est qu’après plusieurs années et lectures que j’ai vu aussi la symbolique là-dedans, de l’aiguille qui transperce le tissu, ça m’a fait penser à la pénétration. La broderie n’est pas quelque chose de doux, parfois on se pique, le sang tache le tissu, c’est tout un monde répétitif, méditatif, c’est épuisant et en même temps je suis accro, comme une transe, comme faire l’amour…

A: Ton travail a-t-il évolué au cours du temps ?

O: J’ai commencé par quelque chose de plus doux, puis j’ai voulu explorer autre chose, ouvrir un maximum les situations, les sexualités. Au début, on ne voyait pas les organes, je faisais plutôt dans la suggestion de ce qui allait arriver, du coup, c’était plus poétique ; maintenant je vais vers quelque chose de plus cru, disons de plus viscéral, plus à découvert,  ça reste poétique, mais ça va plus loin.

A : Est-ce que tu as dans l’idée de transgresser, d’être dans la provocation ?

O: Non. Je crois que c’est parti du fait que l’érotisme est quelque chose de très important pour moi et je trouvais dommage que ce soit si tabou, alors je me suis mise à l’explorer.

A: Particulièrement l’érotisme développé par les femmes, c’est encore plus tabou !

O: C’est vrai, par exemple, on sait bien que la masturbation est beaucoup plus admise pour les hommes, alors que pour moi, c’est quelque chose de normal. J’ai commencé à faire des coussins, parce que je trouvais que c’était un objet qui y était lié, il accompagne les rêves, on s’y frotte lorsqu’on s’émoustille, ça parait rien un coussin mais on s’y blottit un bon bout de temps dans une vie…

A: Et comme pour tout, il y a une norme dans l’érotisme, alors que tout le monde ne le développe pas de la même manière.

O: Oui, c’est extrêmement normé, donc j’avais envie que les gens soient amusés par mes créations et peut-être qu’elles questionnent, remettent en question certaines choses. On a l’impression de vivre dans un monde libéré au niveau de la sexualité, alors que tout est cloisonné, avec une “bonne manière de faire l’amour” alors que ce qui est intéressant justement, c’est que chacun est différent dans l’intimité, et suivant avec qui on fait l’amour, on sera encore différent, c’est vaste et infini.

A: Oui, et à mes yeux, ton travail ouvre sur un imaginaire qui permet d’explorer son propre imaginaire, c’est très intéressant. Les squelettes, le rapport à la mort qui traverse évidemment la sexualité; les masques d’animaux aussi, c’est poétique et en même temps très sexuel, en lien avec notre animalité. On ressent beaucoup les émotions qui se dégagent des scènes, je trouve.

Création Olga Mathey

O: Les masques, c’est parti de l’idée que chacun, chacune peut mieux s’identifier si on ne met pas de visage. Je voulais que les gens puissent se reconnaître dans les histoires que je raconte. La mort, la géographie anatomique, l’extérieur et l’intérieur du corps, les maladies, les étrangetés de chacun… ce sont des sujets de l’humain que le thème de l’”Érotisme” me permettent de traiter. Je mets toujours des textes aussi, j’aime bien jouer avec les mots et je trouve qu’il y a beaucoup de belles expressions. Les mots ajoutent une dimension de plus et amènent l’imaginaire encore plus loin que le dessin seul, ils guident sans non plus enfermer.

A: Qu’est-ce que ton travail t’a apporté, à toi ?

O: Une façon de me questionner, de remettre en cause les normes et les idées reçues. De plus, j’ai été amenée à voyager au Mexique, et par ce biais-là, à m’intéresser au mouvement féministe. En Amérique latine, c’est un féminisme différent d’ici, beaucoup de femmes se regroupent entre elles pour pouvoir broder, et discuter de choses de leur condition de Femme, des droits sexuels, c’est une forme de lutte.

A: Tu veux dire que le côté artistique est prédominant dans les luttes féministes, là-bas ?

O: Oui, le côté artistique, tout ce qui est manuel et aussi le rapport à la terre, aux plantes, à la nature. Tout ce qui est lié aux rituels sacrés, c’est très charnel; et pour moi il y a vraiment un lien avec l’érotisme. Ici, on met tout dans des cases.

A: Est-ce que le féminisme est quelque chose d’important pour toi ?

O: Je me suis vraiment sentie proche du féminisme en Amérique latine, car ici, à nouveau, chaque mot est connoté, mis dans une case, alors que là-bas, c’est perçu très différemment. Ici, j’ai parfois du mal à dire que je suis féministe parce qu’il faut tout de suite le justifier pour ne pas croire qu’on est radicale, et en même temps, on nous parle comme si on avait une sexualité très libérée, par exemple dans les magazines féminins, alors qu’on sent que beaucoup de femmes ont envie de retrouver un réel rapport à leur corps et non cette superficialité conciliante qu’on nous demande sans cesse.

A: Est-ce que tu te nourris de créations qui peuvent rejoindre les tiennes ou y ressembler ?

O: Oui, je me nourris beaucoup et quand j’ai commencé la broderie, j’ai tout de suite cherché à savoir s’il y avait d’autres femmes qui utilisaient cette technique dans ce cadre-là ; j’ai constaté que beaucoup y revenaient de manière contemporaine, alors que c’était pendant tout un temps considéré comme une « technique de grand-mère ». Maintenant la broderie s’apprend dans les Ecoles Supérieures Artistiques, alors qu’avant il y avait ce côté traditionnel de transmission mère-fille. En faisant des recherches, j’ai découvert quelques artistes contemporaines qui utilisaient la broderie pour parler de politique ou de rapport à la religion et à la sexualité. Par exemple: Ghada Amer, Egyptienne venue en France, brode entre autres des images porno sur des toiles, et donc elle joue sur les paradoxes, puisque là-bas, le sexe est vraiment tabou. Son travail m’intéresse car il n’est pas qu’artistique, il est aussi social et politique. Il y a une créatrice très connue en Belgique, Aurélie William Lévaux; nos boulots sont proches car nous avons en commun des sujets tels que religion, sexe, qu’on aime jouer avec les mots aussi, avec l’absurde. Mais je pense que nous avons chacune notre style.

 

Près de deux heures se sont écoulées, nous étions dans une bulle d’un bout à l’autre de cette belle rencontre, chargée en énergie de vie, fluide, subtile. Lumineuse éclaircie dans le ciel sombre de cet hiver. Bravo Olga pour tes créations, et merci pour ces beaux échanges.

Pour en savoir plus sur le travail d’Olga Mathey, créatrice de délicatesses textiles – Vertiglia, et pour la contacter:

https://cargocollective.com/olgamathey

Lire la version longue de l’entretien >>

 

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