Rencontre avec Abnousse Shalmani, auteure de Khomeiny, Sade et moi.

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2 juin 2017 à 10 h 19 min  •  Catégorie Portraits de femmes et d'hommes par  •  2 Commentaires

Lorsque j’ai contacté le mois dernier Abnousse Shalmani pour lui demander si elle acceptait que je lise et chronique son livre pour le cabinet de curiosité féminine, j’ai tout de suite su quand elle a dit « oui » que ce serait une rencontre littéraire et humaine qui allait me séduire… C’était la première fois que je me plongeais dans une lecture en sachant que je rencontrerai l’auteure, c’était excitant et troublant à la fois.

Abnousse Shalmani

Abnousse Shalmani est une écrivaine née à Téhéran en 1977. Elle s’exile à l’âge de 8 ans à Paris pour fuir la situation et les brimades de son pays d’origine avec sa famille, et pour ne pas se soumettre aux exigences des « barbus » et autres « corbeaux ». Déracinée, elle doit apprendre à vivre dans un autre pays, s’adapter à un niveau social totalement dégradé, apprécier une nouvelle culture et enfin assimiler une nouvelle langue. Elle va passer de l’enfance à l’adolescence dans ce chamboulement. Elle découvre que la liberté n’est pas celle qu’elle aurait souhaitée et que sa révolte va continuer.

Et c’est grâce à sa force de caractère encouragée par un père érudit et épris de littérature, soutenue par une mère altruiste et bienveillante qu’elle va lire pour reprendre la parole, puis écrire.  Elle écrit en  2014 « Khomeiny, Sade et moi ».

Elle y décrit à travers son enfance, son adolescence et son âge adulte des réflexions autour de révolutions culturelles, sexuelles, sociales, artistiques et historiques entre ses deux pays : La France et l’Iran. Elle fait la part belle à la littérature érotique car elle aime plus que tout son côté subversif et la relation charnelle qu’elle suscite entre l’objet qu’est le livre et elle-même. Pour elle, l’érotisme et le plaisir aigu des sens, fonctionnent avec la tête. Elle déclare que la littérature érotique est faite pour faire bander le cerveau et je rajouterai que son livre peut aussi nous faire mouiller et lubrifier les synapses… C’est un pamphlet contre l’oppression des corps, de la chair et, par-delà, de la pensée.

La rencontre

C’est dans un bar à l’élégance Second Empire, sous une verrière délicieusement ensoleillée que l’on s’est retrouvées la semaine dernière pour échanger autour de son livre.

J’avais un peu le trac car j’allais rencontrer en vrai celle avec qui j’avais passé quelques soirées littéraires.

Lorsque l’on s’installe, je lutte un peu pour ne pas me laisser emporter dans ses grands yeux noirs et j’observe son air espiègle sous sa belle chevelure rousse. A priori, seuls nous reliaient notre féminité, quelques partis pris et le fait que nous soyons de la même génération. Et pourtant une complicité très forte s’installe tout de suite, avec des fous-rires et des coups de gueule partagés. J’ai envie d’aborder avec elle, les thèmes du voile, de notre histoire féminine et de nos transmissions, de l’importance de l’art et de la culture dans notre accomplissement personnel et pourquoi pas d’amour.

Le voile 

Elle l’a fui,  il y a 32 ans dans son pays d’origine, et elle vit comme une douleur la recrudescence du port du voile dans son pays d’adoption. Sa définition de la foi serait celle qui n’impose rien à personne mais tout à soi. Elle questionne le besoin de tant de signes ostentatoires pour la montrer aux autres.  “Pourquoi avoir besoin de tant de preuves si ce n’est pour se rassurer soi-même de sa propre croyance ? ” Derrière cette interrogation provocante, elle m’autorise aussi à avoir un avis sur le voile. Chose que je m’étais souvent interdite sous prétexte que la religion musulmane ne faisait pas partie de ma culture d’origine. J’attache une importance considérable à la spiritualité mais je ne l’associe pas aux religions, qui pour la plupart d’entre elles, n’ont eu de cesse d’annihiler notre identité de femme dans toutes leurs représentations.

Abnousse me déclare que moins nous avons de tissus sur le dos, plus nous nous sentons libres. Tout d’abord libres de nos mouvements, si nos corps ne sont plus corsetés ni cachés sous le poids de longs tissus, nous pouvons bouger, courir, sentir le vent sur notre peau… Selon elle, la mini-jupe de Mary Quant, le costume de Yves Saint Laurent, les tenues de Gabrielle Chanel nous ont libérées.

On peut trouver dans son livre que « se mettre nue pour une enfant transformée en femme par la loi (NDLR « religieuse ») c’est retrouver de l’innocence, l’exact contraire de la concupiscence provoquée par l’enfoulardement… le paraître couvre l’être ».

Je partage avec elle l’absolue nécessité pour les femmes de se sentir autorisées à se vêtir légèrement, si elles le souhaitent, dans des quartiers majoritairement occupés par des hommes. Quel message la féminité voire la sensualité cachées et censurées renvoient-elles aux hommes ? Celui d’être une bête pulsionnaire incapable de se contenir lorsqu’il voit une mèche de cheveux ou un morceau de peau ? Est-ce vraiment cette place de l’homme qui est souhaitée dans notre société ?

Notre histoire féminine et nos transmissions

Abnousse nous rappelle dans son livre que « dès le XVIIIe siècle, Choderlos de Laclos faisait un lien entre l’éducation des femmes, leur place dans la société et le progrès des nations. Si on ne prend pas en compte la mémoire des femmes : la femme oubliée, martyrisée, rabaissée au même titre que la femme libérée, dominatrice, solitaire…, on passe à côté de la moitié de notre humanité et de certaines failles de notre société. »

Elle critique celles et ceux qui ne font que raconter des histoires de princesses à leurs filles. Selon elle, il y a eu d’autres icônes féminines à transmettre pour nous rapprocher de notre puissance !

Ce sont entre autres les courtisanes, qu’elle souhaite réintégrer comme faisant partie de notre patrimoine. Elle déclare que l’on peut être un objet de plaisir tout en étant un sujet de puissance. Ces femmes étaient émancipées financièrement. Leurs salons étaient des lieux de liberté, bien au-delà de l’émancipation sexuelle. Leurs corps libérés aspiraient aussi à la libération de l’esprit et de la culture.

Abnousse nous dit dans son livre que « les courtisanes ont fait davantage pour la propagation d’idées nouvelles que les antichambres des ministères. »

Pourquoi faut-il toujours relier les femmes libres sexuellement à une petite vertu ? Pourquoi ce lien de cause à effet perdure toujours sous le terme de la pute ou de la fille facile sur lequel je m’étais interrogée dans un précédent article ?

Pourquoi toujours associer la virginité à la vertu d’ailleurs ? La vraie vertu ne se trouve-t-elle pas ailleurs, sur des sujets autrement plus utiles au « bien vivre ensemble » ?

Pourquoi faudrait-il lui préférer l’image de la femme qu’Abnousse qualifie de « corbeau » ? Celle de la femme qui revêt le costume de la vertu dans son enveloppe extérieure mais qui nous transmet toutes ses frustrations et son impuissance avec parfois un certain sadisme sous couvert de nous transmettre les bonnes manières pour de jeunes filles qui deviendraient des femmes convenables ! « C’étaient (NDLR « les corbeaux ») des inadaptées de l’émotion, des malheureuses, des frustrées. Elles nous faisaient subir tout ce qu’elles avaient subi toute leur vie durant : être femme et devoir se le faire pardonner. »

Ces femmes peuvent avoir l’apparence des femmes enfoulardées en Iran pour Abnousse mais j’ai l’impression d’avoir rencontré les mêmes dans les institutions catholiques et scolaires de mon enfance. Bien que j’aime profondément les femmes et leur multiplicité, je rejette les comportements de certaines qui entretiennent la subordination et aliènent l’autonomie des autres. Je pense que la pudeur appartient à chacun.e. En revanche, la pudibonderie appartient exclusivement à ceux-lles qui veulent nous soumettre !

L’accomplissement personnel et l’importance de l’art pour cela

Ses lectures de littérature érotique lui ont donné 3 ingrédients avec lesquels elle s’estime insubmersible : La curiosité, la patience et le doute. Et ce n’est pas au cabinet de curiosité féminine que l’on va lui donner tort sur ces points !

Selon elle, la curiosité féminine n’est pas assez développée chez les femmes qui sont souvent éduquées dans le culte du danger dont elles devraient se prémunir.

Elle entretient à son niveau le culte de la subversion « veiller à toujours faire un pas de côté pour questionner ce que l’on vit. C’est en changeant de place que l’on peut voir les choses autrement ».

Je partage avec elle l’importance de se responsabiliser sur ce qu’il nous arrive. Elle promeut les écrits de Sade comme étant l’apologie de la débrouillardise « il n’y a pas de sentimentalisme chez Sade. Il n’y a pas de prince sur son cheval blanc qui vient sauver les princesses prisonnières de pères autoritaires. Si la princesse n’a pas assez de couilles pour sortir de sa tour tant pis pour elle ! Personne ne viendra à sa rescousse sauf elle-même. « 

Cela rejoint la plupart des travaux que je mène en développement personnel qui visent à s’affranchir des clichés ou des modèles dans lesquels nous sommes parfois rentré-es malgré nous. Il nous appartient de nous approprier notre destinée tout en développant notre attention aux signes du destin qui entourent le chemin que nous nous sommes choisi. Abnousse se déclare appartenir à un féminisme individuel et non corporatiste :

« La prise de conscience individuelle est possible. Et elle passe par l’art avant tout, car en offrant un point de vue féminin, que ce soit dans les personnages ou dans l’appréhension d’un sujet, l’art au féminin renverse les certitudes et se joue des clichés en développant un autre point de vue, souvent inédit […]. « Il est impossible de négocier sa liberté. On la choisit et on la prend. »

Et l’amour dans tout ça ?

C’est sur ce sujet que nous avons quelques divergences… Mes croyances romantiques se confrontent à sa pensée philosophe selon laquelle les femmes attacheraient trop d’importance à l’amour et lui ont toujours sacrifié trop de choses à commencer par leur indépendance…. Abnousse Shalmani est avant tout une amoureuse de la pensée !

Je vous invite à découvrir son livre et vous intéresser à travers lui aux auteures et artistes qui ont des réflexions à partager autour des femmes, de leurs corps et de leurs esprits…

 

Khomeiny, Sade et moi, de Abnousse Shalmani, Edition Grasset, 2014

2 Commentaires

  1. Sylvain / 5 juin 2017 at 16 h 11 min / Répondre

    « Je n’en finirais pas, Juliette, s’il fallait me livrer à toute l’horreur que m’inspire l’exécrable système de l’existence d’un Dieu : mon sang bouillonne à son nom seul ; il me semble voir autour de moi, quand je l’entends prononcer, les ombres palpitantes de tous les malheureux que cette abominable opinion a détruits sur la surface du globe ; elles m’invoquent, elles me conjurent d’employer tout ce que j’ai pu recevoir de forces ou de talent, pour extirper de l’âme de mes semblables l’idée du dégoûtant fantôme qui les fit périr sur la terre. »
    Marquis de Sade : Juliette ou les prospérités du vice.

    PS: le mot « Dieu » peut être remplacé par le mot « Allah ». Naturellement.

  2. Sophie / 21 juin 2017 at 14 h 43 min / Répondre

    Je serai curieuse de pouvoir lire ce livre.Par contre , c’est « drôle » comme nous sommes tous conditionnés malgré nous : »avoir assez de couilles » en parlant d’une femme 😉 .

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