Porn to be alive ! Annie Sprinkle, grande prêtresse du sexe

0

Pour résumer le parcours d’Annie Sprinkle, il faudrait être un.e maniaque de la liste, ou un.e grand.e amateur.trice des orgies lexicales : féministe pro-sexe, ex-hardeuse, sex-worker, performeuse, sex-ecologist, sex-educator, éditrice et réalisatrice porno – la trajectoire d’Annie Sprinkle finit par fatiguer la langue.

D’Ellen Steinberg à Annie Sprinkle : la métamorphose

Ellen Steinberg troque dans les années 70 sa fadeur et sa timidité contre une épaisse tignasse auburn, un body à paillettes et des talons aiguilles : « Je suis née Ellen Steinberg. Mais je n’aimais pas tellement être Ellen Steinberg. J’ai donc simplement inventé Annie Sprinkle. » La citoyenne américaine modèle, ouvreuse de cinéma X à l’époque de la sortie de « Gorge profonde » (soit à ses 18 ans ! ) est totalement ébranlée – si je puis dire – par ce qui a été en 1972 une sorte de séisme porno-cinématographique. C’est lors du procès intenté au film qu’Ellen Steinberg – appelée à témoigner devant le tribunal – rencontrera Gerard Damiano dont elle tombera immédiatement amoureuse, et qu’elle suivra jusqu’à New-York. Après être devenue l’amante du réalisateur, Ellen se lance elle-même dans une carrière de hardeuse. Et la métamorphose est débordante, en effet : elle invente « Annie Sprinkle » – création amplifiée, excessive et obscène de son double impersonnel. To sprinkle, c’est tout à la fois arroser, saupoudrer, asperger, éclabousser, baptiser. Le ton était donné. « Annie Sprinkle » est à ce titre un sujet sexuel transformable à l’infini – et dont elle est la seule véritable créatrice : l’icône Sprinkle est « métamorphosexuelle ».

« Annie Sprinkle » est à ce titre un sujet sexuel transformable à l’infini – et dont elle est la seule véritable créatrice : l’icône Sprinkle est « métamorphosexuelle ».

 

Annie Sprinkle, pionnière du post-porn

 En 1982, Annie Sprinkle réalise (avec Joseph Sarno) son premier film porno. « Deep inside Annie Sprinkle » est un coup de force cinématographique puisqu’il fait rimer pornographie et féminisme : il inaugure le passage du porno mainstream à une forme pornographique résolument politique, tournée vers des objectifs de transformation sociale. Ce qu’Annie Sprinkle nommera elle-même « post-pornographie » – un au- delà critique de la raison pornographique occidentale, jusque-là normative et dédiée au seul plaisir des hommes – s’inscrira dans une pratique hybride entre l’art et le militantisme pédagogique. Il y a d’autres manières d’écrire et d’inscrire les corps dans l’espace : il faut pour cela explorer toute l’amplitude des pratiques et discours sur le sexe et les sexualités.

Annie Sprinkle livre […] une vérité du sexe destinée à « célébrer le corps de la femme »

Anatomie d’une pin-up

La performance « A Public Cervix Announcement » qu’Annie Sprinkle réalise dans les années 90, constitue un véritable tournant dans la carrière de l’ex-hardeuse. Les spectateurs sont invités, lampe torche à la main, à explorer le col de l’utérus de la sémillante Sprinkle qui ponctue chaque visite d’un « Bienvenue » ou d’un « Merci d’être passé ». Le sexe devient à ce moment un organe critique : c’est autour de lui – qui se trouve non plus aux marges mais au centre de l’espace – que s’organise la représentation. Annie Sprinkle livre donc, dans toute sa simplicité, une vérité du sexe destinée à « célébrer le corps de la femme ». La pornographie made in Sprinkle repose sur une intervention stratégique dans l’espace dont la visée est éducative et largement parodique : exposer son col de l’utérus aux yeux de toutes et de tous est un service d’intérêt « public ». Chaque leçon d’anatomie est aussi – bien sûr – une leçon politique : le col de l’utérus présenté, comme se plait à le répéter la performeuse, « dans toute sa gloire », n’est plus simplement un objet du plaisir mais l’endroit de libération de « la beauté et du mystère ».

Ce qu’Annie Sprinkle nommera elle-même « post-pornographie » […]  s’inscrira dans une pratique hybride entre l’art et le militantisme pédagogique. 

Sexpertises : pour une éducation à l’orgasme féminin

 Pour Annie Sprinkle, le porno (et même, de manière générale, les sexualités) est finalement une aire de jeu. C’est en tant que « sexperte » qu’elle y participe : elle réinvente les liens entre prostitution, pornographie et sexologie sur le plan tout à la fois pratique et discursif. En créant en 1991 le premier atelier vidéo dédié aux plaisirs féminins, Sluts and Goddesses Video Workshop. Or How to be a sex goddess in 101 Easy Steps,  la « neo-sacred prostitute »[i] n’emprunte l’ensemble des codes du hard core que pour les détourner : la succession de séquences propres au genre pornographique (double pénétration, cunnilingus, éjaculation externe, plan à trois, sexe anal) – lesquelles offrent majoritairement un regard phallocentré – prend une toute autre allure. Les femmes éjaculent. Fellations et pénétrations sont réalisées à l’aide de godes-ceinture. Deux drag-kings fessent joyeusement Annie Sprinkle. Les tendances lexicales et narratives des univers pornos sont donc entièrement remaniées et biaisées afin de consacrer de nouvelles pratiques sexuelles qui échappent aux normativités des plaisirs.

C’est dans cette perspective – et après plus de 25 ans de carrière – qu’Annie Sprinkle et Beth Stephens (sa femme et partenaire artistique) publient le Manifeste « Ecosex » au sein duquel la Terre apparaît comme le lieu par excellence d’exploration des plaisirs et d’exaltation des corps. Les deux « amantes de la terre » jouissent dans l’eau, lèchent avidement l’herbe fraiche, se masturbent sur des monticules de terre. L’expérience écosexuelle est un moment de ferveur physique qui renonce, une fois encore, aux tentatives de normalisation des corps : Annie Sprinkle dévoile un corps que « l’on est plus censé exhiber » – le corps d’une ex-porn star « vieille et grosse », dixit l’intéressée – un corps, donc, qui peut, par sa puissance sexuelle, être continuellement érigé en arme (et riposte) politique.

Amar

[i] Néo-prostituée sacrée. Les premières femmes qui se sont consacrées à la prostitution en Mésopotamie rendaient hommage à la déesse de la fertilité. En créant un tel néologisme, Annie Sprinkle exalte donc la sexualité en tant qu’elle est une expression de la sacralité. NDLR

Poster un commentaire

Aller à la barre d’outils