Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence : au nom du père, du fils et du saint latex

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Cornettes de bonnes sœurs, robes à paillettes, accessoires décalés et maquillages éblouissants, voilà comment reconnaître les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Vous les avez peut-être déjà vues officier sur fond de musique disco à Solidays, défiler, tenir des stands dans diverses manifestations, ou arpenter très régulièrement les rues et bars de Paris (mais pas que).
Rencontre avec Sœur Rose de la Foi de ta Mère et Sœur Maria-Culass du couvent de Paname, pour une discussion à bâtons rompus sur le mouvement des Sœurs, leur engagement, actions, observations et questionnements. La messe fut dite.

Qui sont les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ?

Un mouvement bénévole fondé en 1979 à San Francisco par 3 hommes, qui retrouvent au fond d’une malle des robes de nonnes. Ils sortent, barbus et vêtus, et prennent très vite conscience de la visibilité extraordinaire dont ils jouissent. Les Sœurs sont nées. Elles s’organisent doucement, récoltant des fonds dans le but d’aider les homosexuels à s’accepter et se faire accepter. Le cœur du mouvement devient très rapidement à partir de 1981, la lutte contre le SIDA[1], avec l’épidémie qui explose à cette époque.
Les Sœurs maîtrisent sur le bout des doigts leur histoire, « San Francisco c’était donc le premier « couvent », un autre s’ouvre ensuite à Vancouver, puis en Australie. Cela arrive à Paris autour de 1990 » nous explique Sœur Rose. Les couvents rassemblent les Soeurs par villes. A Paris il y en a 2, le premier créé est le Couvent de Paris, suivi du Couvent de Paname créé le 7 Avril 1996 « c’est nous ! On fête nos 20 ans ! » s’exclament elles en cœur. Il y a d’autres couvents en France, notamment à Lille, Lyon, Montpellier… regroupant une cinquantaine de Sœurs environ.
Aux Etats-Unis, nous informe Sœur Rose, le mouvement est une vraie puissance qui existe dans presque tous les états et qui lève énormément de fonds. « Pour les 30 ans du mouvement, en 2009, on s’est retrouvées à San Francisco avec des Sœurs du monde entier, c’était inoubliable, complètement fou et hyper puissant ».

Que font-elles ?

Le mouvement est juridiquement une association à but non lucratif. Les Sœurs fonctionnent donc principalement par les dons, et par la vente d’artisanat monacal « des conneries qu’on fabrique » nous dit en rigolant Sœur Rose. Cela leur permet d’organiser une fois par an un « séjour de ressourcement ». C’est la spécificité des couvents de France. Ces séjours durent entre 4 jours et une semaine, ils accueillent des personnes touchées de près ou de loin par le VIH[2] ou VHC[3]. Finalement que l’on soit malade, proche d’une personne malade, professionnel médical ou associatif… les séjours de ressourcement sont ouverts à tous ceux qui en expriment le besoin. Comme le confirme Soeur Maria-Culass “notre mouvement est très ouvert, il y a des femmes, des hommes, des lesbiennes, des gays, des hétéros, des bis, des trans!”. Et de continuer, soulignant l’amalgame quasi automatique : “on est des mecs forcément gays travestis en bonnes soeurs”. Et bien non, les Soeurs ne sont pas un mouvement gay à proprement parler, il est ouvert à tous que ce soit pour participer ou pour s’engager. D’ailleurs, dans l’histoire du mouvement, c’est autour de 1984 que la première femme est devenue Soeur.

En parallèle, tout au long de l’année, les Sœurs participent à toutes les manifestations ou évènements qu’elles jugent importants : là où l’on peut échanger avec l’autre, donner de l’information, prôner la liberté et l’égalité pour toutes et tous. On les retrouvera entre autre pendant Solidays, le Sidaction, le 1er décembre, la gaypride…

Tous les mois, les Sœurs partent en maraude dans les rues et les bars. L’objectif ici est d’être au plus proche du public, de sensibiliser à la contamination au VIH et IST, de distribuer des préservatifs et surtout d’ouvrir des espaces d’échanges. “Une grosse partie de notre boulot c’est d’écouter”. Pendant ces maraudes, les Soeurs sont régulièrement accompagnées de bénévoles de Solidarité Sida. Et elles se forment, régulièrement, avec différentes associations, des médecins, d’autres professionnels… “On a une certaine rigueur dans la transmission auprès des novices” assène Soeur Rose, “on les fait bosser, rechercher, se renseigner…”. Les connaissances sont donc actualisées régulièrement et partagées. “Il y a évidemment des choses que l’on sait et d’autres qu’on apprend. Tu nous verrais expliquer le fonctionnement du clitoris à des jeunes, c’est un grand moment !” s’exclame Soeur Rose dans un éclat de rire.

Comment devient on Soeur?

Si toutes les Soeurs n’ont pas le même engagement, elles suivent toutes les mêmes règles avant d’être “élevées” Soeurs.
Il s’agit dans un premier temps de postuler. La postulante suit les Soeurs en civil et en observe le fonctionnement, notamment au cours des maraudes, qui sont peut être l’exercice le plus délicat. C’est un temps d’apprivoisement, “on apprend à se connaître”. Puis la soeur postulante choisit une marraine, c’est cette Soeur qui l’accompagnera pendant tout le processus. D’un commun accord, et quand la postulante se sent prête, elle sera élevée par sa marraine au rang de novice : nom de scène, voile blanc, costume et maquillage émergent. La novice devient peu à peu un personnage à part entière si ce n’est qu’elle ne doit pas parler ni en public, ni aux médias. Généralement toute cette période dure environ 1 an, “on observe beaucoup, quand on sent que c’est le bon moment il y a généralement un vote par le conseil des Soeurs et la novice est élevée au rang de Soeur” nous explique Soeur Rose.

“Moi j’y suis rentrée vers 55 ans, et je me suis retrouvée avec une marraine qui en avait 20 (Rose ici présente)” sourit Soeur Maria-Culass. Soeur Rose elle, s’est engagée avant ses 17 ans. Cet été, cela fera 10 ans qu’elle est Soeur. “Cela faisait déjà un an que j’étais à Act Up, et je tenais un stand à Solidays” nous dit elle “il y avait la messe des Soeurs, j’y suis allée les 3 jours, et j’ai pleuré le vendredi et le dimanche tellement c’était fort”. Pensant que c’était inaccessible, elle ne pensait pas pouvoir devenir elle aussi Soeur. “On se prend la pelle (en 2 mots, c’est voulu) dans la gueule” plaisante-t-elle. C’est la rencontre d’une autre Soeur, Soeur Kékette, qui la convainc de postuler. Pour la petite histoire, si cette dernière a rencontré les Soeurs en 1994, ce n’est que 10 ans après qu’elle s’est engagée. Chez les Soeurs, chaque parcours est unique et l’engagement peut se faire à tout moment.

La mythologie des Sœurs, leurs us et coutumes

Chaque soeur est unique et indépendante, avec son propre look, son make up reconnaissable et le nom qu’elle s’est choisi. Ce que Soeur Rose aime le plus dans ce groupe, c’est la diversité ; “on est toutes différentes, mais on est aussi toutes Soeurs”. Et Soeur Maria-Culass de renchérir “on arrive avec notre personnalité, nos qualités et défauts, notre façon de faire…si tu pars, tu pars aussi avec tout ça”.

Le personnage de la Soeur permet un accès à l’autre privilégié, de créer des liens. Derrière les paillettes, il y a finalement une vraie crédibilité. Selon Soeur Maria-Culass, “le costume est notre outil, il trouble, il interpelle. Il nous permet de créer une autre interaction”.

Ces personnages appartiennent intégralement à un univers qui répond à des codes, à tout un folklore. “On a tout un langage qui appartient aux Soeurs” explique Soeur Maria-Culass. On parle donc de couvents, de réunion menstruelles, de chapitres, de prières. “On a des chansons, des anecdotes qu’on se raconte et qu’on se repasse depuis des années sans savoir si elles sont vraies” rigole Soeur Rose. Les traditions n’empêchent pas les positionnements et les prises de décisions. Pendant les chapitres, celles qui se définissent comme un groupe anarchiste de nonnes indulgentes, s’en réfèrent au vote. Et suivent les décisions validées par la majorité.
Dans leur monde, il y a aussi des anges. Ce sont des bénévoles, en civil, qui ne souhaitent pas devenir Soeur, mais qui aident. Souvent ils assurent la sécurité quand il faut se déplacer ou rentrer tard la nuit. “Il m’est arrivé de me faire insulter et menacer de mort quand j’étais novice” nous avoue Maria-Culass. “Ces échanges violents font aussi partie du jeu, et la solidarité entre nous est primordiale”.

Si la vie d’une Soeur dure en moyenne 3 ans, car l’engagement est intense, il reste pour autant gravé. “Tu restes une Soeur à vie, on ne s’abandonne pas et on essaie de prendre soin de nos vieilles Soeurs comme on peut”.
Le 30 avril, il y a eu les 20 ans du Couvent de Paname, la fête était belle et pleine d’émotion. Quelques jours avant, une figure éminente, Sœur Ursita, Marquise des Grosses, des Vieilles et des Poilues est décédée. C’est donc le cœur lourd que les Sœurs ont donné la messe, mais toujours avec cette fougue, et cette envie de prêcher la joie, promouvoir l’Amour et la sexualité joyeuse, sous la protection de Saint Latex.

Les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence2

Vous avez envie de vous engager, vous investir, postuler ?!

http://www.couventdepaname.org/index.php/a-propos/
http://www.solidarite-sida.org/

[1] Syndrome de l’Immunodéficience Acquise
[2] Virus de l’Immunodéficience Humaine
[3] Virus de l’Hépatite C

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