Les Fesses de la Crémière

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14 juillet 2016 à 10 h 29 min  •  Catégorie Portraits de femmes et d'hommes par  •  2 Commentaires

Qui veut le beurre et l’argent du beurre ?

J’en rêvais, j’ai eu cette chance, un entretien avec l’énigmatique Audren le Rioual, auteur du blog désormais fameux pour qui réfléchit aux sexualités et au couple, « Les fesses de la crémière ».

Les titres de ses articles sont osés et donnent furieusement envie d’aller plus loin, d’autant qu’ils sont tous illustrés de sa main : “monogamie de fait contre monogamie de principe”, “quand les femmes avaient nettement plus besoin de sexe que les hommes”, “je couche avec qui je veux – pas avec tout le monde”, “troubles de l’érection : mais comment font les lesbiennes ?”…

Avec intelligence et références, sans prosélytisme, l’homme traverse les courants et les communautés et s’adresse à tout/e-un/e-chacun/e.  Il affirme que l’on peut tout avoir, le beurre et l’argent du beurre ; du moins, il propose de s’interroger sur la norme monogame exclusive encore prégnante aujourd’hui et sur le mythe du prince/de la princesse charmant/e. Ses billets s’égarent aussi sur les questions de sexe en général, valorisent la place des femmes, nous partagent des pensées d’outre-atlantique…

C’est bien écrit, avec une précision quasi-mathématique (on se demande d’où ça vient mais on n’osera pas demander!), et beaucoup d’humour.

Découvrez donc le personnage derrière l’image…

Bonjour Audren !
Pour commencer, peux-tu nous parler de l’histoire qui a conduit à ce blog?
J’ai été amené à découvrir une infidélité en cours de ma femme après 17 ans de mariage. Ce n’était pas la première fois qu’elle était infidèle, mais la première fois que je le découvrais moi. Auparavant, elle me l’avait avoué après coup, et cela n’avait pas eu beaucoup d’impact sur notre couple. Cette fois-ci, l’histoire avait l’air très sérieuse, et avec quelqu’un qui faisait partie de nos amis communs.
Je ne lui en ai pas parlé tout de suite, j’ai passé une semaine à réfléchir à ce que cela signifiait. Est-ce qu’elle voulait partir ou bien est-ce qu’elle avait juste quelque chose d’important à vivre en dehors de moi ? Il m’apparaissait que cela faisait parti de son caractère, la capacité à s’enflammer pour quelqu’un d’autre, à suivre ses envies, ce côté spontané. Il me semblait que c’était bien la personne dont j’étais tombé amoureux et que j’avais épousée. Ça me paraissait artificiel d’arrêter notre relation à partir du moment où elle voulait rester avec moi (ce qui restait à vérifier) et moi avec elle. Pourquoi aurait-il fallu que notre arrangement la brime plus que quand elle voulait aller danser ou partir en vacances seule ?
C’est dans le cadre de ces réflexions-là que nous avons discuté de l’épisode en cours. Il était assez clair pour moi que si nous voulions continuer notre projet de vie ensemble, cela valait le coup de remettre en question le contrat d’exclusivité que nous avions inconsciemment imaginé comme obligatoire.

Pourquoi as-tu créé ce blog? Quelles étaient tes motivations principales ?
Je passais beaucoup de temps à réfléchir à toutes ces questions, à ce que cela voulait dire, à avoir des discussions à deux aussi. Mes réflexions étaient denses.  Pour les fixer, je les écrivais parfois. Je me suis retrouvé avec une petite dizaine de morceaux d’articles, d’essais. A la même époque, quand je cherchais des ressources sur le sujet sur internet, je me suis rendu compte qu’il n’y  en avait quasiment aucune dans le monde francophone. En plus, j’avais déjà une expérience de blog sur d’autres sujets, donc il était facile pour moi de m’y mettre. Cela a coïncidé enfin avec un projet de dessin qui me venait, et à des réflexions plus larges sur la sexualité et sur le féminisme. Je me suis donc retrouvé à formuler un paquet cohérent, que j’imaginais pouvoir tenir dans la durée.
Il y a trois ans et demi, en février 2013, j’ai rédigé un premier article : « ma femme me trompe, que faire ? ».

En quoi partager ces réflexions te paraissait potentiellement utile aux autres ?
Pour moi, il y a vraiment un gros problème dans le modèle de base, qui remue potentiellement un grand nombre de personnes à qui je voulais donner des éléments de réflexion.
En effet, le pacte monogame assujettit de fait la vie sexuelle de l’un à celle de l’autre. Par le passé, les écarts d’envie et de désir se traitaient par le devoir conjugal. A partir du moment où l’on réfute absolument ce dernier, cela peut entraîner de l’abstinence ou de la frustration pour l’un des deux.
Certains restent “sages” toute leur vie et finissent par trouver des prétextes minables pour se disputer, parce qu’une incompatibilité sexuelle apparaît progressivement, ou devient insupportable.
La seule voie de sortie honorable si de tels écarts apparaissent serait de se séparer ou de divorcer. Dans  certains cas, c’est effectivement ce qui convient le mieux aux deux, mais parfois aussi c’est un déchirement total de devoir choisir entre sa vie sexuelle et l’amour que l’on a pour une personne.
Mon coup de gueule, je le pousse de manière très sage et très posée, dans une ambiance salon philosophique du XVIIIe siècle, mais mine de rien je suis assez radical dans ce que j’arrive à en dire par petites touches.

Il y a des groupes qui s’interrogent déjà sur tout ça, tels que les libertins, ou les polyamoureux. On sent que toi tu ne te réclames ni des uns ni des autres, mais que tu cherches à ouvrir le plus possible la réflexion. Tu peux nous en dire plus?
Il y a une partie du discours qui sépare les libertins des polyamoureux, à savoir distinguer l’amour et le sexe. Il y a cette dichotomie qui revient souvent.
Cela me renvoie à des questionnements sur la dualité corps et esprit, ancrée dans nos cultures depuis l’époque judéo-chrétienne. Comme s’il y avait une « exception sexuelle ».
Je voulais donc dans ce blog l’estomper, en partie aussi parce que deux principes me tiennent beaucoup à cœur, et sont à la base de mes réflexions :
– La libre disposition de son corps, qui va jusqu’à la question sexuelle. Les LGBT et les féministes se battent là-dessus, il n’y a pas de raison que l’on fasse une exception parce que l’on est en situation de couple.
– Il n’y a pas de frontière évidente irréfutable entre ce qui est « en tout bien tout honneur » et ce qui relève du sexe. Quand quelqu’un comme Clinton est capable de dire « non je n’ai pas couché avec cette dame », on voit qu’il y a potentiellement un glissement flou. Une personne qui passe le ménage nue chez un homme riche en étant payée, est-elle travailleuse du sexe, travaille-t-elle dans les services à la personne ou fait-elle de l’entertainment ? Se rouler une pelle à une fête, est-ce tromper ? Pour moi ce discours est stérile, soit on est obligés de faire des règles de type Lévitique avec son conjoint, « ça oui, ça non, ça on en discute avant », mais pour moi on est déjà dans la non-liberté, le non-libre arbitre.
Dans ce continuum, je cherche à pousser le curseur jusqu’au bout de l’idée de liberté qui est contenue dans les droits de l’homme, à un niveau plus facile à respecter pour tout le monde. Il faut juste que nos modes de vie sachent s’en accommoder et que les gens s’y retrouvent.
Ceci dit, la liberté de disposer de son corps est inaliénable, mais la liberté de partir aussi, on ne peut obliger personne à devenir polyamoureux. On ne peut pas nier la détresse, la souffrance, et elle ne peut pas toujours être soulagée. Parfois, on peut être obligés de se séparer.
C’est un peu le corbeau noir qui plane au dessus de mon blog, il n’y a pas de solution miracle.

Tu parles beaucoup du couple, tu sembles tenir à cette entité, alors même qu’elle est remise en question en tant que norme notamment par les groupes polyamoureux qui prônent « l’anarchie relationnelle »…
Je parle surtout de couple parce que c’est là d’où je viens, et que c’est de très loin la structure qui est la plus préconisée, vécue, décrite dans notre culture. Les histoires de mariage pour tous ont sacrément renfoncé un bon clou dans l’idée que le couple est la structure naturelle.  Auparavant, les cultures homos étaient de facto obligées de vivre leur vie amoureuse en marge de la vie de couple officielle et traditionnelle. Quelque part, on voit là que la reconnaissance pleine et entière des individus passe par l’achat du modèle dominant et hétéronormé, et il y en a eu pour s’en émouvoir…
La question du couple mérite en effet d’être largement posée. Pour ma part, je me questionne déjà sur les questions de non-exclusivité et de longévité du couple érigées comme critères absolus de réussite. Si on en avait d’autres, on aurait probablement des couples qui se porteraient mieux et qui se sépareraient avant de s’arracher les yeux.
Au delà de cela, l’économie, la fiscalité, l’Insee, la parentalité, la filiation, tout est basé sur le couple. J’ai du mal à voir comment encourager d’autres modèles, sauf à imaginer des vies de village autres que de type communauté hippies, collectifs altermondialistes ou kibboutz. Là il y a des choses à construire au niveau des solidarités sociales ou familiales, partage des ressources, prise en charge des enfants, mais on s’éloigne du sujet !

Ton blog a 2000 visites par jour, il est très lu et connu notamment dans les milieux polyamoureux, mais aussi plus largement. Tu restes néanmoins en retrait, et tu conserves l’anonymat. Pourquoi ?
Il y a des raisons multiples à ce double choix.
Dans le cadre provincial où notre histoire avec ma femme se déroulait, cela aurait été potentiellement dommageable d’être identifiés de cette façon-là, pour elle dans son activité professionnelle notamment, et pour nos enfants dans leurs relations scolaires. Je ne voulais surtout pas que l’on puisse remonter de mon blog à nous.
La deuxième raison, c’est que je savais par mes blogs et actions militantes dans d’autres domaines que l’on peut être rapidement submergé de sollicitations. Je voulais pouvoir les gérer, sachant que ce n’est pas mon travail, j’en ai un autre par ailleurs. Le blog me prend 4 à 5 heures par article, j’en écris toutes les semaines ou tous les 15 jours, donc si en plus je devais aller à des conférences ou émissions, ce serait trop prenant.
En plus, j’en viendrais à m’identifier à ce rôle, alors que là j’ai l’avantage d’avoir une double vie et d’endosser mon costume d’auteur seulement lorsque j’en ai envie !

Dans ton blog, tu as annoncé à un moment qu’avec ta femme, ta « Reine » comme tu la nommais, vous vous sépariez. Comment tu l’as vécu par rapport à ce que tu défendais? Comment ont réagi les lecteurs? Qu’est ce qui t’as motivé à continuer?
Assez rapidement, le blog a dépassé ma vie personnelle. La question de la séparation, je me l’étais déjà posée avant, pas de manière très sérieuse mais au moins en théorie. Je la dédramatisais en considérant justement que la longévité n’est pas le seul critère de réussite d’une relation. Elle peut être un outil plutôt qu’un dernier recours avant d’en venir aux mains ! La séparation fait partie à mon sens de la vie d’un couple, comme ses débuts.
Elle a fini pour nous par s’avérer être la solution naturelle, on a décidé de la construire ensemble, de manière adulte et responsable. On est en train en ce moment de mettre les touches finales à ce parcours et on est assez fiers de nous.
J’ai fait attention dès le début du blog à ne pas présenter l’idée de non-exclusivité comme la solution à tous les problèmes du couple, je ne garantissais rien dans ma vie de couple à moi.
Du coup, je suis assez content que les lecteurs du blog m’aient aussi suivi dans ce parcours-là car je m’attendais à ce que beaucoup me disent « mais alors de quoi tu parles, tu vois bien que ça ne marche pas ? », ce qui n’a pas été le cas.
Beaucoup d’entre eux ont quand-même versé une petite larme, j’ai dû les rassurer sur le fait que ce n’était pas la fin du monde pour moi !

Aujourd’hui, est-ce que tu sais ce que tu veux, ce qui te convient?
Ce qui est très intéressant avec cette aventure du blog, c’est qu’à force de rationaliser toutes ces questions de non-exclusivité, j’en suis arrivé à un point où par pur principe philosophique je me retrouve viscéralement opposé à démarrer une vie de couple avec un pacte d’exclusivité définitif !   Alors même que physiologiquement, sous les bonnes conditions, je n’aurais pas fondamentalement de problème avec l’idée …

Un grand merci à Audren d’avoir répondu à mes questions et de nous partager ses réflexions sur son blog https://lesfessesdelacremiere.wordpress.com

fesses cremière 1

2 Commentaires

  1. Pingback: Le cabinet de curiosité féminine | les fesses de la crémière

  2. Rouge / 18 juillet 2016 at 1 h 58 min / Répondre

    Je recommande ce blog, il m’as beaucoup aidée dans ma réflexion sur le sujet et a comprendre ce qui se passait en moi.

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