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Erika Lust, réalisatrice porno et féministe, nous parle de son nouveau projet “XConfession”, inspiré des fantasmes que lui racontent les internautes.

Rencontre avec une femme qui fait du Cinéma plus que du porno…

Cécile : Vous naviguez dans l’univers du porno depuis maintenant dix ans. Comment passe-t-on de diplômée de sciences politiques en Suède à réalisatrice de film x à Barcelone?

Erika Lust : J’ai commencé à faire des films érotiques car pour ma part je considère ces derniers comme étant le moyen le plus digne de représenter la femme. Cela peut être amusant, intelligent et merveilleux !

J’ai grandi en Suède, l’un des pays les plus libéraux au monde lorsqu’il s’agit de sexe et de conscience féministe. J’ai toujours été influencée par le courant sex-positive. Tout a commencé lorsque j’ai lu l’ouvrage « Hard Core » écrit par Linda Williams. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé à quel point le cinéma pour adulte pouvait être puissant. Grâce à elle, j’ai appris comment l’industrie du X pouvait inspirer, épanouir et encourager l’égalité entre les sexes. Employée correctement, elle peut être un outil éducatif pour les générations plus jeunes. Je me suis aperçue que l’industrie du sexe n’avait que peu de représentants de sexe féminin. C’est un genre et un marché fait par et pour les hommes. C’est pourquoi j’ai décidé d’agir. J’ai donc déménagé à Barcelone et pris des cours de cinéma.

A la fin de mes études cinématographiques, j’ai présenté mon projet de fin d’étude. Un court métrage érotique intitulé « The Good Girl ». C’était une approche à contre-courant du porno classique avec son histoire de livreur de pizza. Vous savez le genre de porno où une femme sortie de nulle part se « tape » le livreur de pizza. Dans mon court-métrage, même si basiquement la femme fait à peu près la même chose, le point de vue est différent. On filme les choses à travers les yeux de la femme, en insistant bien sur son propre plaisir et la manière dont elle ressent sa propre jouissance.

J’ai posté gratuitement le film sur internet et j’ai rapidement obtenu 2 millions de vue en l’espace de quelques mois ! J’ai réalisé qu’il y avait des gens avides de films érotiques indépendants, sexy et de bon goût. Le film a remporté le prix du meilleur court-métrage au festival du film érotique à Barcelone en 2005. Dès lors, j’ai éprouvé le besoin de me remette derrière la caméra. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de créer ma société de production, Lust Films et que je me suis jetée à l’eau en donnant tout ce que j’avais. Je n’ai jamais regardé en arrière depuis.

Par la suite, j’ai remporté d’autres prix pour mon travail. J’ai écrit des livres et même donné une conférence : la TEDxVienna « It’s Time For Porn to Change » (« Il est temps que le porno change ») : https://www.youtube.com/watch?v=Z9LaQtfpP_8. Mais c’est mon dernier projet, XConfessions.com, qui m’a fait remarquer. Cette année, il a déjà remporté le prix de la meilleure mini-série et du meilleur site web pornographique aux Feminist Porn Awards.

Cécile : Pour ce projet « Xconfessions » que vous menez depuis 2 ans, vous demandez à votre public de vous livrer ses fantasmes les plus secrets. Qui se confesse auprès de vous ? des femmes , des hommes, de tous âges et de toutes nationalités ? Cela pourrait faire une matière formidable pour une étude sociologique des fantasmes. Qu’avez-vous découvert ? Avez-vous eu des surprises ?

Erika Lust : Mon public est hétéroclite. C’est un mélange de personnes ouvertes d’esprit, modernes qui sont toutes sex-positives et qui viennent des quatre coins du monde ! L’âge moyen de nos utilisateurs se situe entre 25 et 35 ans mais nous avons des visiteurs de tout âge. Et, contrairement aux utilisateurs de porno mainstream, la moitié d’entre eux sont des femmes. Chaque jour, je découvre que les gens font preuve de beaucoup de créativité et d’imagination. En tant que réalisatrice et en tant qu’individu, cela m’inspire beaucoup. La sexualité est un territoire très vaste et nous sommes tous tellement différents que nous pouvons apprendre les uns des autres en expérimentant de nouvelles choses.

Cécile : Comment choisissez-vous la confession que vous allez réaliser ?

Erika Lust : Avant toute chose, je me focalise sur la diversité et l’originalité. Les gens sont plus pervers que l’on ne croit et ont énormément d’imagination ! Afin de filmer une confession, cette dernière doit offrir quelque chose d’original : que ce soit au niveau de l’intrigue, des personnages ou du contexte. Les confessions sont ma source d’inspiration plutôt que le script. Je fais l’adaptation de ce qui me parle le plus.

J’évalue ensuite les possibilités cinématographiques de chaque histoire et leur difficulté de réalisation. Y-a-t-il une atmosphère particulière qui m’inspire ? A-t-on besoin d’un seul éclairage, de décor, de design ? L’histoire, ressortira-t-elle bien à l’écran ? Etc.

Cécile : Dans le terme de confession, (en français et je pense qu’en Anglais aussi) il y a une notion puritaine de honte, une faute à expier. Pourquoi avoir choisi ce terme ?

Erika Lust : Je pense que ce terme est assez attrayant et excitant. La nature du projet est perverse et partager secrètement votre intimité avec d’autres personnes rend la chose plus amusante et séduisante. Citez-moi une personne qui n’a pas de secrets qu’elle voudrait partager sans être jugée ou mise dans une case?

Cécile : Aujourd’hui, on trouve du porno gratuitement en deux clics sur le net. Pour produire des films de qualités et dans des conditions éthiques comme vous le faites, il faut de l’argent. Est-ce une nécessité économique de trouver des nouvelles formes de porno comme « Xconfessions », que l’on pourrait qualifier de « porno participatif » ?

Erika Lust : Pour moi, XConfessions, c’est plus que du porno. C’est du cinéma. Pas seulement érotique mais aussi de qualité. Il a une valeur matérielle : coûts de production, casting, équipe et distribution. Bien souvent les gens pensent que cette industrie ne vaut pas la peine que l’on y investisse de l’argent. Il en va de même régulièrement pour la culture et le divertissement. C’est pour cela qu’il faut éduquer le consommateur. Lui apprendre que payer pour des films érotiques de qualité n’est pas une mauvaise chose. Afin que nous puissions continuer à faire une industrie qui soit créative, réaliste, amusante et qui suit les préceptes d’égalités sans faiblir. C’est aussi pourquoi j’ai lancé la campagne #ChangePorn. Mais ce n’est pas la raison première qui m’a poussé à impliquer mon public dans le processus créatif de XConfessions. Je l’ai fait parce que j’ai toujours cru en son pouvoir créatif et imaginaire. Aujourd’hui, nous ne sommes plus face à un public passif qui consomme tout ce que nous lui faisons avaler. Les nouvelles technologies ont donné plus de pouvoirs aux personnes comme vous et moi. Nous savons ce que nous voulons, nous sommes critiques sur ce que nous regardons et je trouve cela très inspirant !

Cécile : Vous vous qualifiez de féministe pro-sexe. Comment cela se traduit dans votre travail ?

Erika Lust : Mon travail reflète ma philosophie, mes buts et ma compréhension de la vie dans tous ses aspects. Pas seulement en tant que réalisatrice mais aussi en tant qu’entrepreneure. Ma société est composée d’une équipe extrêmement talentueuse dont 90 % sont des femmes.

En tant que réalisatrice féministe, je crée des histoires qui prennent en compte les désirs des femmes, leurs besoins et points de vue. Tous ont une intrigue car les femmes aiment les histoires. Elles peuvent s’identifier, s’imaginer vivre une histoire similaire, ce qui peut les pousser à l’orgasme. Je fais également le portrait de tout type de femmes. Des femmes vraies. De toute origine et au physique qui transcendent les stéréotypes de beauté imposés par les médias. Je pense que la variété et la beauté des femmes est une immense source d’inspiration. Chaque plan est conçu de telle manière pour qu’il nous fasse oublier que l’on est en train de regarder un film X. Mais il est important que le féminisme ne soit pas seulement destiné aux femmes. Celui-ci doit cibler les hommes aussi. Mes films sont destinés à un public qui chérit les valeurs d’égalité et de passion. Ils sont axés sur le langage corporel et les expressions faciales sans oublier la diversité d’intrigues et de personnages. Alors oui, mes films sont sex-positive et sont un outil défendant la représentation d’une femme digne et libérée, égale aux hommes.

Cécile : On parle aussi de plus en plus de porno féminin (Dorcelle par exemple). Est-ce que le porno féminin est au porno ce qu’est la presse féminine à la presse? Ne sommes-nous pas en train de créer un nouveau carcan sexiste en voulant lutter contre ? Comment vous situez-vous dans cette mouvance ?

Erika Lust : Je n’appartiens pas à ce mouvement. Mettre des gens dans des cases est « has been », tout comme la fausse idée que les féministes n’ont pour but que de mettre les hommes à leurs pieds. Mes films ne sont pas destinés aux seules femmes mais visent un public ouvert d’esprit et intelligent qui apprécie l’égalité des sexes, la digne représentation des femmes et leur émancipation. Je suis vraiment reconnaissante que nous ayons, chaque jour, de plus en plus de spectateurs, femmes, hommes, transsexuels etc. qui partagent nos valeurs et nous soutiennent.

Cécile : De plus en plus de femmes réalisent du porno. Elles commencent à être visibles mais toujours considérées comme étant à la marge. La bataille ne sera-t-elle pas gagnée quand le porno mainstream sera féministe ? Et quand les hommes réaliseront et regarderont du porno féministe ? Pensez-vous que nous en prenons le chemin ?

Erika Lust : Comme je l’ai dit précédemment, prétendre que le féminisme est un mouvement composé de femmes qui se battent contre les hommes et qui veulent leur soumission est une idée archaïque. Le féminisme d’aujourd’hui, celui que je défends, veut l’égalité des sexes, soutient les vraies femmes et les hommes qui s’apprécient en trouvant des plaisirs égaux dans leur émancipation ! J’adorerai voir du porno mainstream avec des valeurs féministes dans lesquels les femmes sont plus que des objets destinés au seul plaisir de l’homme et où elles seraient autre chose que des beautés clichés. J’aimerai aussi, que les hommes regardent du porno intelligent. En fait, 50 % des utilisateurs de mon site XConfessions sont des hommes. Ce n’est pas seulement encourageant mais cela prouve que le porno mainstream ne satisfait pas tous les hommes. Il y a du progrès et un nouveau public désireux d’une nouvelle image du sexe à l’écran !

Cécile : Les films porno ne sont souvent pas considérés comme du cinéma, comme appartenant au 7ème art. Serait-ce un but à atteindre pour vous ? Que les films pornographiques soient avant tout des films artistiques ?

Erika Lust : Ceci est un problème que je rencontre souvent lorsque les gens me voient comme une simple réalisatrice de films X. Ils voient un film peu couteux, mal produit avec des plans gynécologiques et aucune créativité. C’est pourquoi je préfère me voir en tant que réalisatrice de films érotiques indépendante ou réalisatrice de films pour adultes car mes films sont basés sur des valeurs artistiques. La réalisation est astucieuse et nous faisons attention aux détails, aux cadres, à l’action, aux personnages et à l’histoire. Alors oui, je veux que plus de personnes voient mes films et ceux d’autres réalisateurs indépendants talentueux (nombreux) comme étant des films ARTISTIQUES. Qui n’ont rien à voir avec ces productions sales que l’on retrouve dans le mainstream.

Cécile : Imaginez-vous un jour tourner un film “classique” ?

Erika Lust : Cela dépend ce que vous entendez par classique. Mais oui, j’adorerai faire un long métrage ou un documentaire en vue d’une sortie cinéma. J’imagine qu’il y serait question de pornographie et d’érotisme. Mais gardez un œil sur cela car il y a pleins de nouveautés en préparation.

Liens :
http://xconfessions.com/
http://erikalust.com/

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