Dr Kpote tombe le masque

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15 décembre 2015 à 9 h 20 min  •  Catégorie Portraits de femmes et d'hommes par  •  0 Commentaires

Au Cabinet de Curiosité Féminine, on s’engage à notre mesure dans des actions qui selon nous peuvent contribuer à un monde meilleur. Du coup, curieuses comme nous sommes, nous nous intéressons aussi à celles et ceux qui s’engagent et pensent que la sexualité est un sujet sérieux sur lequel on peut informer avec légèreté.

Lectrice de Causette, je découvre Dr Kpote par le biais d’articles dont le ton et le contenu me plaisent tout de suite. En m’intéressant au personnage, je découvre qu’il est animateur de prévention dans les lycées et centres d’apprentissage. Militant de la lutte contre le sida entre autres, il rencontre depuis près de 15 ans, chaque semaine, des dizaines de jeunes avec lesquels il tente de dialoguer sur la sexualité et les conduites addictives.

Dr Kpote est un personnage masqué, et selon lui, le masque c’est surtout pour se protéger des éjaculations divines… Il devait se sentir en confiance en me rejoignant car il est là sans masque, avec un visage jovial entouré de belles rouflaquettes qui lui donnent un petit air de Wolverine. Je commence par lui demander s’il a choisi d’écrire sous Dr Kpote parce ce que Doc Gynéco était déjà pris ? Il instaure naturellement une forme de complicité en souriant gentiment à cette première question… Il me répond qu’il avait choisi au départ Dr Kpote & Mister Sexuel avant de devenir « Dr Kpote ».

Mrs Rose :  Pourquoi as- tu choisi le sujet de la sexualité dans ton engagement ?

Dr Kpote : Ce n’est pas vraiment moi qui l’aie choisi, il s’est imposé à moi ! J’ai connu des personnes touchées par le sida dans les années 80 et c’est ce qui a conditionné mon engagement d’abord pour la lutte contre le virus puis j’ai travaillé pour différentes associations dont Sol En Si pendant près de 10 ans. C’était un engagement lourd, surtout psychologiquement et mon entourage commençait à me faire remarquer que je n’arrivais plus à décrocher ni à me protéger, j’étais fatigué. Alors, j’ai commencé à faire des animations dans le milieu associatif sur la prévention et les risques liés à la sexualité. Petit à petit, j’ai étoffé mes interventions et ouvert un espace de parole. Cet espace a été pris notamment par des jeunes filles et j’ai été confronté à des témoignages très violents pour moi.

Qu’est-ce qui t’a interpellé dans leurs témoignages ?

Si je rentre dans le perso, je n’arrive pas vraiment là par hasard… Je suis issu d’une famille avec un père autoritaire et violent. Donc, la violence faite aux femmes, je l’ai connue en tant qu’enfant avec un fort sentiment d’injustice. Ça a forcément marqué mon regard et l’attention que je souhaite donner aux filles que je rencontre dans les lycées.

Comment se passent concrètement tes interventions ?

J’arrive avec une thématique. Je fais des animations « one shot » de 2 heures. Le suivi est effectué par les infirmières sur les établissements pour les jeunes qui le désirent.

Je commence souvent par des pubs sexistes… des choses de leur environnement qui ont une influence sur leur façon d’aborder leur rapport à l’autre, leur vie amoureuse et ensuite leur vie sexuelle. Ça pose le cadre gentiment car c’est parfois un peu violent pour eux quand ils savent qu’ils commencent leur journée à 8 h avec un atelier obligatoire pour parler de cul…

On doit donner beaucoup d’informations en peu de temps et la place donnée aux informations sur le plaisir n’est pas assez importante selon moi. D’ailleurs la notion de plaisir paraît presque accessoire pour eux, leurs préoccupations étant avant tout accaparées sur le fait d’être à la hauteur, d’y arriver…

Tu rencontres des jeunes depuis plus de 10 ans, leurs préoccupations ont-elles évolué depuis que tu as commencé ?

Oui par la force des choses. Les infos sur les réseaux sociaux par exemple avec l’exhibition de leurs vies personnelles sont arrivées. J’observe que cela se calme un peu ces derniers temps. Les jeunes « switchent » beaucoup et commencent à se lasser, ils font plus attention à ce qu’ils « postent » aussi. Il y a toujours beaucoup de porno sur internet bien que cela ne soit pas vraiment nouveau. Ce que je vois surtout beaucoup monter, ce sont les sujets liés à la religion.

Es-tu à l’aise pour aborder cela ?

Je suis profondément « Anar » donc la religion, ce n’est pas ma tasse de thé… J’avais souvent tendance à botter en touche quand cela émergeait. Et j’ai changé mon fusil d’épaule depuis les attentats de Charlie. Même dans les sujets de prévention et de sexualité, je me rends compte que de répondre en balançant la charte de la laïcité à des jeunes qui baignent dans la religion au quotidien, cela n’a pas grand intérêt. Obliger les filles à se changer avant d’entrer dans l’établissement m’interroge aussi. Car la religion, elles l’incarnent, elles la portent en elles bien au-delà de leurs vêtements. Je préfère travailler sur leurs représentations, leurs modèles, leurs croyances. Là, il y a du lourd.

Souvent, quand les jeunes bloquent en préambule en me disant « Monsieur, on ne peut pas parler sexualité, c’est pas Halal, ça craint… », je réponds que l’on va surtout parler du rapport à l’autre et que s’ils trouvent que cela va trop loin pour eux, que cela les heurte… qu’ils me le signalent et je ferai attention. Quand ils entendent cela, ils se sentent plus en confiance ce qui leur permet d’aborder des vrais sujets ! Le cadre les autorise à échanger et aller bien plus loin que ce qu’ils avaient imaginé. Cette posture professionnelle d’accueil, non jugeante, me permet aussi de faire évoluer mes propres croyances autour de la religion et de la vulnérabilité que sa pratique peut engendrer. Cela me permet d’être moins frontal. Les garçons disent qu’ils « s’arrangent » avec la religion, ce qui est plus difficilement exprimé chez les filles, il y a beaucoup d’autocensure.

Quelles sont les différences de préoccupations sur le sujet de la sexualité entre les filles et les garçons ?

Rien que sur le sujet de la masturbation, ils connaissent tous le geste de la masturbation masculine mais ils sont beaucoup plus hésitants pour décrire la masturbation féminine… Mais au-delà de cela, leurs craintes sont différentes.

Chez les mecs, cela va être de prouver leur virilité, leur performance, le fait qu’ils connaissent le sujet et qu’ils sont opérationnels. Ils ne veulent pas paraître sensibles et risquer d’être perçu comme un « canard » ou un « fragile », ne pas montrer leurs sentiments.

Les filles ont toujours peur pour leur réputation, certaines surjouent un rôle de chastes pour être tranquilles.

Sur le thème de la contraception, les mecs ne connaissent pas grand-chose, ils ne comprennent pas trop le cycle des femmes, ce que pourrait impliquer psychologiquement une contraception d’urgence et un avortement.  Les filles sont mieux informées mais je m’interroge sur leur véritable choix, quel est le poids de la famille, religion… dans ce qu’elles décident finalement. Sont-elles aussi consentantes que ça ? D’ailleurs je me questionne sur la mixité de certains ateliers qui bloquent parfois les remarques et réflexions des filles.

Tu utilises un ton plutôt provocateur, qu’est-ce que tu récoltes en face ?

Parfois je vais un peu loin mais ça crée une rencontre, une bonne complicité, c’est une génération qui aime beaucoup les vannes et se chambrer. Je ne reprends jamais leur langage, les mots qu’ils utilisent sont parfois très violents « je l’ai déboitée, démontée… ». Dans ces cas-là je leur demande s’ils se voient dire qu’ils sont venus au monde parce que leur père a déboité leur mère ? Ça leur permet de mieux prendre conscience des mots qu’ils utilisent quand on creuse un peu. C’est aussi important de leur apporter un autre vocabulaire.

On lit souvent que les personnes qui s’investissent sur le terrain social sont un peu désabusées, qu’est ce qui te fait encore tenir ?

Travailler pour Causette et le fait d’avoir mis un pied dans les mouvements féministes et tout ce qui touche aux droits des femmes, ça m’a remotivé. Tout comme écrire sur mes animations, ça me  permet de prendre du recul et de partager avec d’autres professionnels et ça me nourrit sur le terrain. Par ailleurs, je me considère comme un allié des combats féministes et ça me plaît.

Et pour finir, quel regard portes-tu sur tes actions et quel est ton message d’espoir dans ce monde de brutes ?

Tu me mets en difficulté là (sourires…) Le regard que je porte sur moi, c’est quelqu’un d’engagé et qui essaie d’être fidèle à ses engagements ! Je pense que je suis dans une phase de réconciliation avec ma colère militante qui m’empêchait parfois de bien aborder les choses avec pour objectif d’être toujours plus transigeant.

Quand j’écoute les jeunes, j’entends que bien qu’ils se pignolent sur du porno trash sur internet, tout ce qu’ils veulent, c’est se marier, avoir des gosses, une maison et un jacuzzi bien sûr, symbole de la réussite !

Et moi, ce que j’aimerais c’est que l’on s’écoute. Ne pas vouloir convaincre à tout prix, progresser ensemble, réapprendre à vivre ensemble, s’ouvrir l’esprit et échanger, échanger, échanger…

Au lendemain des élections, j’espère que notre nouvelle présidente de région continuera de donner des moyens aux associations de terrain pour que Dr Kpote (entre autres) poursuive ses animations dans les lycées… avec son écoute bienveillante et ses propos non complaisants qui font du bien.

En ce qui me concerne, je suis sortie de cette rencontre très optimiste. J’ai aimé échanger avec un homme allié de la cause féministe sur le terrain, sachant l’incarner, sans pour autant perdre de sa virilité ni se positionner en donneur de leçons.

Alors les gars, arrêtez d’avoir peur que l’on vous prenne pour des « fragiles », c’est aussi ça qu’on aime chez vous !

 

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