L’ érotisme, tout un poème !

5
18 novembre 2016 à 14 h 59 min  •  Catégorie Amour / sexualité, Au fond des choses par  •  5 Commentaires

Dans mon cher bistrot Toulousain qui me caféine et me bichonne chaque jour, je tourne autour du pot, lis, papillonne, répond aux nombreux mails qui tombent…
Un habitué particulièrement affectionné m’interroge, je fais quoi là précisément, je travaille sur quoi ? Ça les intrigue cette fille sur son mac qui semble oublier le monde entier.
« Ben je fais un article sur l’érotisme…. Je me sens petite face à un tel sujet. Tout a déjà été écrit non ? J’ai envie de m’y frotter néanmoins, parce que dans mon activité, dans mes aspirations, dans ce que je défends, je parle souvent d’érotisme. Mais je veux dire quoi exactement ? ». « Commence par ça ! » Me répond-il. « Il faut toujours commencer de l’endroit où l’on se trouve ». L’ici-et-maintenant… Ma devise du moment. Merci à lui, je me lance !

Salon de l’érotisme

Un week-end fin octobre. Salon de l’érotisme à Toulouse… Forcément, j’y vais, pour voir, pour revoir. Je passe quelques heures dans un hall d’exposition, au milieu de stands d’accessoires coquins, de shows alléchants, de femmes en lingerie sexy – du moins dans les codes admis – qui déambulent dans une lumière blafarde peu valorisante. Érotique, cette ambiance ? Pour moi, pas tellement. Cela me laisse de glace malgré mes efforts. J’observe néanmoins les visiteur-se-s qui se pressent nombreux-ses. Je perçois parfois le frisson dans leurs yeux, l’excitation oui, je l’admets. Donc, pour eux, pour elles aussi ? – ce salon serait bien « érotique », si l’on s’en tenait à un tout premier niveau de définition facile, à savoir ce qui provoque un désir ou une excitation sexuelle ?

Erotisme et pornographie

D’aucuns diraient alors “non mais là il s’agit de pornographie, pas d’érotisme”. Oui, on a tendance à opposer les deux termes, le premier relevant du “brut”, du “sale”, du “purement sexuel”, le second ayant une connotation plus positive, plus “esthétique”. Ainsi, ce dernier est souvent utilisé pour donner une image édulcorée d’un même “produit”, notamment en marketing (pour un film, un livre, ou justement ce salon). Quelle serait alors réellement la différence ? On dit souvent que quelque chose de pornographique serait masturbatoire, au contraire de quelque chose d’érotique. En fait, selon les individus, selon les sensibilités, les imaginaires, l’un ou l’autre sera plus utilisé pour faire grimper le désir (seul-e ou à plusieurs d’ailleurs). Par contre, on peut arguer que ce qui est pornographique est créé à des fins d’excitation sexuelle, tandis que ce n’est pas le cas systématiquement de ce qui est érotique. Quels seraient alors les signes différentiateurs ? Des images explicites de sexes en action ? L’exposition des creux, des béances ? Même cette dichotomie paraît artificielle …

« L’érotisme à l’horizon de la sexualité »

Allons plus loin dans la réflexion en invoquant Jacques Waynberg, l’un des penseurs -le penseur ?- les plus intéressants à mon sens sur ces questions en France aujourd’hui, auprès duquel j’ai suivi mes deux années de formation en sexologie.
« L’érotisme à l’horizon de la sexualité » : tels sont ses mots affichés au-dessus de son bureau d’enseignant, pour nous rappeler sans cesse de quel système et de quelle philosophie nous héritons ici.
Pour lui, la sexualité est la « part du singe », c’est le capital que nous avons tous reçu à minima pour être capables de nous reproduire et de perpétuer l’espèce, au même titre que nos cousins. Chez l’homme, une éjaculation rapide. Chez la femme, aucune nécessité de jouir pour procréer. Efficace…
Mais nous avons eu envie -besoin- d’aller plus loin que notre famille poilue. Nous avons enrichi la sexualité de base, nous l’avons pensée, nous l’avons ritualisée. Nous l’avons associée à l’amour dans certaines cultures, à Dieu, ou bien au contraire réduite à quelque chose de mal. Nous en avons fait autre chose. L’érotisme serait tout ce qui dépasse l’instinct de reproduction donc la sexualité coïtale. Ce qui en nous explore, raffine, conceptualise. L’érotisme n’a donc pas de préférence, pas de morale préétablie, il ne se cantonne pas à des partenaires de genre différent, il se conjugue au 1, au 2, au 3, au 4 et à l’infini !

Elargir le vocabulaire du corps, du coeur, du ventre, des âmes

Apprendre pour les hommes à retarder petit à petit leur jouissance, pour les femmes à faire connaissance avec leur corps afin d’avoir du plaisir, on est donc déjà dans l’érotisme. Prendre le temps de regarder l’autre, inventer des mots, en lire, se vêtir, ne pas complètement se dévêtir, imaginer, raconter. On est dans l’érotisme. Préparer un bon dîner, faire goûter, se promener et se frôler. On est dans l’érotisme. Se boire. Se lier, se blesser, rejouer l’enfance, se cajoler, contrôler, exiger. Lécher une plaie. On est, si l’on consent, dans l’érotisme. Jouer. Décaler ses rythmes. Commencer par presque rien, un contre-temps. En faire une prière, un véhicule pour le ciel. S’évanouir. Pleurer. Rire.
Elargir le vocabulaire du corps, du coeur, du ventre, des âmes, c’est cela l’érotisme ?
Et que dire de ces moments solitaires où le plaisir jaillit d’une danse en conscience, d’une musique qui nous met en transe, de la lecture d’auteurs qui nous transcendent, de la contemplation de la montagne en automne ? Auto-érotisme ?!
L’érotisme serait alors tout simplement désir, joie, énergie de vie ?

« Eros, dieu de l’amour et de la puissance créatrice »

Pour aller dans ce sens élargi, Eros, origine du terme “érotique”, est bien devenu une notion philosophique à part entière, réflexion sur la vie donc. Il est souvent associé d’ailleurs à Thanatos, la mort.
Eros, c’est le dieu de l’amour. L’amour serait donc indispensable dans l’érotisme ? Mais lequel, l’amour conjugal, l’amour passionnel, l’amour fraternel ? On voit bien que l’on retombe vite dans une conception de l’amour subjective et définie par des normes localisées et temporelles. Pour nous assurer de nous en écarter, peut-on alors dire que tout acte érotique comporte une part d’Amour lorsqu’il exalte la vie (même lorsque l’on est seul-e) ?
Eros, c’est aussi le dieu de la puissance créatrice. On tient là peut-être notre dernière poupée russe.
L’érotisme serait ainsi non seulement toute création unique qui naît d’un moment de désir, création des corps sur le moment puis création artistique ensuite…

Une conclusion toute en poème…

Conceptualiser la jouissance. Un vrai choix d’existence, de puissance. Penser l’acte érotique comme frontière entre la Vie et la Mort. Savoir se suspendre dans un souffle entre le passé et l’avenir, en plein Présent. Se connecter à l’Autre, laisser la peur nous quitter. S’agrandir sans se perdre. Respirer. Palpiter d’être en vie. Et en avoir conscience. Ce n’est pas ça, le comble de l’érotisme ?

L’érotisme, le fait/la fête d’Etre humain-e ?!

Illustration : Nadia VonFoutre

Tags:

5 Commentaires

  1. Pingback: L’érotisme, tout un poème ! – Capucine Moreau

  2. Marie-Laure / 18 décembre 2016 at 21 h 06 min / Répondre

    Vous lire me reconnecte à ce que j’ai pu vivre et partager de plus authentique, passionné, là où l’amour nous relie corps et âme dans un entre soi et un entre nous.
    L’Érotisme est dans le sentiment d’aimer.

    Je vous remercie infiniment de contribuer à me faire vivre alors que je suis seule ces vibrations d’érotisme.

    Chaleureusement
    Marie-Laure

    • Capucine Moreau / 19 décembre 2016 at 9 h 57 min / Répondre

      Grand merci Marie-Laure pour ce message qui me va droit au coeur… Bien à vous, Capucine Moreau

  3. Caroline / 20 décembre 2016 at 14 h 13 min / Répondre

    Merci Capucine pour cet article passionnant sur l’érotisme. Bravo !!
    Mais quel dommage de citer le Dr Waynberg qui ne vous arrive pas à la cheville quant à son « humanisme » et son respect de la Femme.
    Je vous souhaite une très belle carrière.
    Bien à vous,

    Caroline

  4. Capucine Moreau / 22 décembre 2016 at 12 h 07 min / Répondre

    Bonjour Caroline et merci pour vos félicitations encourageantes ! Au plaisir… Capucine

Poster un commentaire