« She’s gotta have it » : la nouvelle série féministe et polyamoureuse de Spike Lee

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23 décembre 2017 à 11 h 49 min  •  Catégorie Culture Q par  •  0 Commentaires

La fin de l’année approchant, voici venu le moment d’un petit bilan sériephile. 2017 aura été riche de productions mettant des thématiques féministes à l’honneur, de la terrible dystopie The Handmaid’s Tale à la dramatique Big Little Lies. Pour celles et ceux d’entre vous qui seraient à la recherche d’une série à regarder pour se faire du bien entre deux festivités, la récente et un peu moins médiatisée She’s gotta have it (traduite en français par Nola Darling n’en fait qu’à sa tête) est une bonne option. Réalisée par Spike Lee, il s’agit d’une adaptation de son long-métrage éponyme sorti en 1986[1], qui faisait le portrait audacieux d’une jeune femme noire en quête d’elle-même et de liberté sexuelle. Trente ans après, le sujet est toujours pertinent… Nola Darling est une jeune artiste de Brooklyn, belle, pétillante et pleine de vie. Nola se cherche et expérimente dans son art comme dans son lit : elle entretient en effet une relation suivie et simultanée avec trois hommes, Jamie, Greer et Mars… Et fréquente également à l’occasion une femme, Opal.

Une série ancrée dans son époque

            La série est intéressante à bien des égards. D’avantage que le film, elle est résolument ancrée dans son époque. Par son aspect politique et social d’abord, puisque le réalisateur brasse des questions telles que la place des artistes noir(e)s dans la société américaine, la gentrification des quartiers populaires, le mouvement Black Lives Matter[2] ou encore l’élection de Trump. Mais aussi par son propos explicitement féministe et douloureusement actuel: le premier épisode nous offre un édifiant condensé des réflexions qu’une femme est susceptible d’entendre en marchant sur la voie publique. Un événement traumatique poussera d’ailleurs Nola à utiliser son art pour dénoncer le harcèlement de rue. A travers son travail artistique, la jeune femme interroge également la représentation du corps féminin, et plus particulièrement du corps des femmes noires, soumises à une double discrimination. La question de son objectification, du regard masculin qui pèse sur lui et des injonctions auxquelles il est soumis en permanence est au cœur de la série.

Une héroïne libre

Ce qui nous interpelle plus particulièrement ici est le traitement que She’s gotta have it fait des relations amoureuses et sexuelles de son héroïne. Nola se revendique en effet « pansexuelle[3] et polyamoureuse », des termes absents du film originel – dans lequel la jeune femme, bien que curieuse, était par ailleurs clairement hétérosexuelle. Signe peut-être que les façons alternatives de vivre sa vie sentimentale et sexuelle sont désormais davantage prises en compte et théorisées aujourd’hui ? Elles ne sont en tous cas pas forcément mieux acceptées. Consciente que les mots ne sont jamais anodins, Nola rejette haut et fort le terme de « freak » (traduit par « cochonne » ou « nympho ») que lui attribuent ses amants, tout comme celui de « sex addict ». Elle est simplement une femme libre, qui assume sa sexualité et ses désirs, quand bien même ceux-ci seraient perçus comme hors norme. En cela, la série constitue un beau manifeste contre l’idée qu’il existerait une seule façon valable de vivre sa sexualité. Et s’oppose au slut-shaming[4] ambiant, en nous rappelant qu’une femme qui exprime son désir n’a pas à être condamnée pour cela.

           

La non-exclusivité amoureuse en question…

Nola défend donc farouchement sa liberté sexuelle et sentimentale, qui passe dans son cas par la non-exclusivité : la jeune femme refuse d’être « la propriété » d’autrui et perçoit la monogamie comme un enfermement. Qui souhaite la fréquenter le fait en connaissance de cause et doit se plier à ses conditions. Cette volonté d’indépendance n’est pas toujours bien acceptée par ses partenaires réguliers, qui cherchent à la faire se conformer à ce qu’ils attendent d’elle. Chacun voudrait lui suffire et évincer les autres, sans que l’on puisse bien démêler ce qui dans ce désir relève vraiment de l’amour ou de la blessure narcissique. Mais Nola ne retient personne et ses amants sont libres de partir à tout moment. Leur éventuel ressentiment, c’est à eux de le gérer : s’exprime là l’idée que la jalousie, toute naturelle qu’elle soit, est un souci entre soi et soi dont on ne peut faire porter la responsabilité à l’autre. Lorsque Jamie avoue ne pas être à l’aise avec la situation, elle lui répond qu’être mal à l’aise peut parfois être une bonne chose, parce que cela nous bouscule, nous force à réagir, à évoluer. Nola recherche ainsi en tâtonnant une forme de lumière et de vérité dans ses relations : « Le but est d’atteindre l’ouverture, la candeur, la franchise les uns envers les autres ».

…et à l’épreuve des contradictions           

Cette recherche ne va évidemment pas sans contradictions. Les aspérités du personnage principal évitent à la série de dépeindre de façon trop uniforme ou simpliste une réalité complexe. On peut se demander, par exemple, dans quelle mesure le mode d’aimer de Nola ne s’explique pas simplement par une éventuelle peur de l’engagement. Ou s’il n’est pas, paradoxalement, une façon inconsciente de se conformer à un modèle – certes opposé à l’idéal traditionnel du couple monogame, mais modèle malgré tout. La jeune femme dit ne pas croire aux étiquettes au moment même où elle se définit comme « polyamoureuse » « sexe-positive » et « pansexuelle », sans que l’on ne sache toujours bien le sens que ces mots ont pour elle. Sa démarche a aussi une dimension militante, puisqu’elle affirme se comporter « comme un homme ». Peut-être y a-t-il là aussi une part de posture… Et puis quelle serait sa réaction si ses partenaires avaient cette même revendication explicite de liberté ? Ou si, comme elle, l’un d’eux en venait à se tromper de prénom ! Nola n’attend évidemment pas l’exclusivité de la part de ses amants, mais elle préfère ne pas trop entendre parler des éventuelles autres femmes. Serait-elle capable de vivre avec la franchise et la bienveillance qu’elle revendique un partage qui n’irait pas dans son sens ? Enfin, la jeune femme prône la nécessité de se trouver d’abord elle-même, de ne pas se définir à travers les autres. Mais à se faire passer systématiquement en premier ne risque-t-elle pas d’en arriver à les oublier tout à fait ? Comment déterminer la limite entre revendication de liberté et pur individualisme?

            A la fois légère et profonde, She’s gotta have it offre donc de nombreuses pistes de réflexion, entre autres sur la question des relations multiples et sur la possibilité de sortir du modèle exclusif dominant. A titre personnel, ce qui m’a particulièrement séduite dans la série est la façon dont elle dépeint la singularité absolue des liens qui se nouent, au gré des rencontres, entre deux êtres. Si Nola refuse de choisir entre ses différentes relations, c’est aussi parce que chacune lui apporte quelque chose d’unique, tant sur le plan sentimental que sexuel. La jeune femme ne semble pas dans la quête illusoire d’un homme idéal qui comblerait toutes ses attentes, mais s’efforce au contraire d’apprécier chaque personne qui partage son lit pour ce qu’elle est. Les acteurs incarnent à merveille les différentes facettes de cet attachant « monstre à trois têtes ». Le premier épisode nous offre en outre trois scènes de sexe qui, par des choix de réalisation différents, nous permettent de saisir en quelques plans la spécificité de chacun des amants de Nola et la sensualité qui leur est propre. On comprend alors qu’à ses yeux ils ne soient pas concurrents mais bien complémentaires. Qu’en y mettant du sien chacun pourrait trouver sa place dans sa vie sans forcément menacer celle des autres. Et qu’une fois les égo mis de côté et la jalousie jugulée, ne restent plus que le plaisir d’être ensemble et la joie des moments partagés, à deux… ou plus !

[1] Le film et la série sont tous deux disponibles sur Netflix.

[2] Mouvement militant afro-américain, né en 2012, se mobilisant contre les violences et les crimes racistes. 

[3] Orientation sexuelle des personnes attirées sexuellement ou sentimentalement par des personnes de tout sexe ou genre.

[4] « Contraction de « slut » (salope) et de « shame » (honte), le slut-shaming désigne le fait de stigmatiser une femme parce qu’elle exprime sa sexualité d’une manière que l’on n’approuve pas. » in Les Gros Mots de Clarence Edgar-Rosa, Hugo et Cie, 2016

 

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