My body, my rules, une expérience cinématographique corporelle

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23 février 2018 à 17 h 18 min  •  Catégorie Culture Q par  •  0 Commentaires

Parfois, le terme « aimer » est bien inapproprié. A la sortie de la projection de My body, my rules, j’étais incapable de dire que j’avais aimé ce film. Le mot me paraissait bien lisse au regard de l’expérience que nous avait proposé Emilie Jouvet.  Il est des films qui sont là pour vous remuer, vous pousser dans vos retranchements. My body, my rules est de ceux-ci. Libre et audacieux, il est une ode au corps des femmes, ceux qui, éloignés des diktats, sont souvent cachés ou raillés. Dans une série de portraits intimes et performatifs, la réalisatrice nous dévoile huit femmes qui expérimentent leur corps et notre perception de celui-ci.

J’ai eu la chance de poser quelques questions à Emilie Jouvet, réalisatrice et photographe explorant depuis 15 ans la scène Queer européenne. En 2011, son deuxième long métrage “Too Much Pussy” connaîtra un succès et sera primé de nombreuses fois. En 2012,  elle reçoit le Feminist Porn Awards Europe, à Berlin, pour l’ensemble de son travail.

« Les personnes qui créent de l’image sont celles qui détiennent le pouvoir. »

Les corps protéiformes

Le premier portrait du film est celui de No, jeune femme dont le handicap entrave certaines parties de son corps. Elle ne parle pas et utilise ses pieds pour communiquer via un ordinateur. « Je ne veux pas être qu’un esprit, une conscience enfermée dans un corps, je danse parfois. », nous dit-elle. S’ensuit une incroyable scène de danse nue où son corps semble se libérer, se mettant même debout. Elle évolue avec une sensualité et une présence sublimes. Cette danse est belle, son corps est beau. Il envoie valser en un rien de temps nos codes habituels de la beauté.

Il y a ensuite Rebecca, femme noire au corps recouvert de peinture blanche, qui voudrait qu’enfin son corps cesse de parler à sa place. Elle est picarde et elle a même l’accent. Alors il faudrait en finir avec l’idée que son corps représente l’Afrique à lui seul.

Flozif, elle, se retrouve face au miroir et face au vieillissement de son corps. Un corps qui voudrait la laisser tomber, petit à petit, se faire la malle, sur le fil du temps. Comment accepter ce corps qui change, continuer à le faire sien ?

Emilie jouvet explique que “la représentation des femmes, c’est-à-dire leur image, dans les médias, dans le cinéma, est toujours codifiée. Les personnes qui créent de l’image sont celles qui détiennent le pouvoir. Ce pouvoir est retenu majoritairement par les hommes, qui détiennent eux-mêmes les grosses industries du spectacle et des médias. Ce sont eux qui décident des images, et donc qui projettent leurs désirs, leurs attentes, leurs lois sur ces images. Ce ne sont pas des lois écrites, mais des lois implicites. C’est ainsi que dans les films, les femmes sont d’une part sous-représentées (Bechdel Theory[1]), mais aussi mal représentées. […] On ne voit jamais de cellulite, de seins qui pendent, de cicatrices, d’acné, de grosses fesses. On voit rarement de taille au dessus du 42, des femmes avec des handicaps, des femmes âgées avec des rides ou des cernes. Quand on s’aventure à montrer des femmes qui ne rentrent pas dans ces catégories, il y a beaucoup de résistance, dit-elle. Petit exemple amusant : Dans mon précédent film Too Much Pussy, lors d’une projection, les ados présents dans la salle ont hurlé lorsqu’ils ont vu qu’une des actrice avait gardé ses poils sous les aisselles !

Emilie Jouvet et ses performeuses questionnent notre représentation des corps tout comme le rapport que nous entretenons avec notre propre corps. Comment il nous échappe parfois, comment nous nous battons contre lui. Et si l’objectif était de parvenir à nous unir à notre corps, ne faire qu’un. Trouver la fusion, comme une clée de notre harmonie. C’est sans doute cela être libre et sauvage. Se foutre de ce à quoi la société voudrait que l’on ressemble, puisque ce n’est pas nous.

“La sexualité est une pratique sociale qui est elle aussi régie par les normes, les croyances de l’époque. […] La sexualité est aussi un terrain de combat pour plus d’égalité entre les femmes et les hommes.”

Le corps sexuel comme expression ultime des diktats

Il est étonnant de constater comment dans l’intimité de notre sexualité, nous pouvons aller parfois loin, notamment dans notre rapport aux fluides corporelles et combien il est troublant de les voir représentés à l’écran. Nous ne sommes pas habitués à voir ces représentations du corps qui sécrète, cela nous dérange. Or nous le vivons au quotidien. Dans le film, on voit des femmes jouer avec le sang des règles, éjaculer, uriner, baver, etc… le tout dans des représentations sexuelles. Ce sont des corps excités, libres, qui expriment  leur jouissance sans contrainte. Cette représentation du sexuel détonne avec l’imagerie d’une sexualité aseptisée que l’on nous donne principalement à voir. Et pourtant, chacun expérimente ce corps humide dans l’intimité.

Même en revendiquant une forme de liberté, nous constatons à  quel point nous avons enfermé nos corps dans ces diktats.

“La sexualité est une pratique sociale qui est elle aussi régie par les normes, les croyances de l’époque, exprime la réalisatrice. Il y a cependant toujours eu une envie de s’affranchir de ces codes pour aller vers plus de liberté. Malgré les tabous qui entourent la sexualité des femmes (exemple le clitoris qui a été censuré durant de longs siècles), les jeunes filles d’aujourd’hui essaient de s’emparer du sujet en donnant leur avis, en exprimant leurs désirs, en créant de nouvelles images. La sexualité est aussi un terrain de combat pour plus d’égalité entre les femmes et les hommes.”

Un manifeste politique

My body, my rules nous invite à réfléchir au rôle du corps féminin dans notre société, à ses pouvoirs naturels mais aussi au discours politique dont il est souvent l’étendard. Nous lui faisons porter beaucoup de responsabilités à ce corps. Il est parfois un instrument, d’autre fois un poids ou une revendication.

Emilie Jouvet a choisi les performeuses en fonction des thèmes qu’elle voulait aborder. “Rebecca pour ses réflexions sur le racisme, Flozif pour la problématique de l’agisme, etc.” Elle leur a ensuite demandé d’écrire un texte sur leur rapport à leur propre corps puis elle a mis en place les scènes en choisissant des lieux parfois très spécifiques. “ Par exemple, Elisa voulait montrer un acte de dépassement de soi-même : l’accouchement, un acte à la fois naturel et une pratique éminemment culturelle. L’endroit que j’ai choisi pour sa scène est à la fois un espace de nature préservé, et un jardin secret dévoré par un paysage industriel de béton froid. La naissance est aussi cela : une zone où la puissance spontanée des femmes peut s’exprimer, et par conséquent une zone mise sous contrôle médical, patriarcal, économique, etc.”

Emilie Jouvet nous conduit à une réflexion politique et sociétale, non par un questionnement cérébral mais par l’expérience physique. De mémoire, je crois avoir rarement vu un film qui m’est autant procuré de sensations physiques. C’est indéniablement une expérience cinématographique corporelle. J’ai eu les larmes aux yeux, j’ai eu envie de vomir, j’ai été excitée. J’ai voulu que ça s’arrête, j’ai voulu que ça recommence.

Mais surtout, tout au long du film, j’ai trouvé ces femmes belles, puissantes, enragées et engagées. J’ai aimé ces femmes, avec une grande sincérité. Emilie Jouvet les filme avec tant d’amour, de bienveillance, de partage qu’elle nous transmet cette sororité. Je lui ai alors demandé si un jour la liberté pourrait devenir le nouveau code de la beauté ? “Ce serait fantastique, mais on n’est pas encore là. Cependant il y a une prise de conscience , un ras le bol généralisé. D’un côté, on est envahi d’injonctions pour rester jeune, mince, épilée, maquillée, coiffée…  Par réaction certaines jeunes femmes s’organisent pour créer d’autres représentations, comme ces actrices d’Hollywood ( Reese Witherspoon) qui montent des boites de production afin de créer des rôles de femmes qui soient plus diversifiés. Mais la pression sur l’apparence et le comportement des femmes est toujours là. »

 

Le film sera projeté le 17 février à Bilbao, le 22 mars à Marseille, le 19 avril à Athènes.

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[1] Test qui permet de savoir si les personnages féminins sont représentés dans une fiction et s’ils ont une importance dans cette oeuvre. Le test est réussi lorsque ces affirmations sont vraies : l’œuvre a deux femmes identifiables (elles portent un nom), elles parlent ensemble, elles parlent d’autre chose que d’un personnage masculin.

 

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