Libres ! : rencontre avec Ovidie et Diglee

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20 octobre 2017 à 15 h 10 min  •  Catégorie Culture Q par  •  0 Commentaires

Ovidie, documentariste, auteure, réalisatrice et ex-actrice de films pornographiques et Diglee illustratrice, auteure de bandes dessinées et bloggeuse ont décidé de réunir leurs univers dans un manifeste visant à s’affranchir des diktats sexuels. Sorti ce mois-ci, nous ne pouvions passer à côté de ce livre. Ovidie s’est occupée du texte et s’est documentée sur le sujet avec beaucoup de sérieux et Diglee a investi les images et offre de belles planches pour l’illustrer avec une joyeuse légèreté.  Tiens, tiens, ça nous fait penser à quelque chose… « Le sexe serait-il un sujet sérieux qu’il faut traiter avec légèreté, et inversement ?»

A toutes celles qui veulent un nouveau recueil qui va leur apprendre comment devenir la femme parfaite ou l’amante idéale, nous préférons les prévenir qu’elles risquent d’être déçues… Ce manifeste se veut précisément contre les injonctions les plus courantes en matière de sexualité : « La seule certitude qui nous reste en matière de sexe : nous sommes les seules décisionnaires de ce que nous faisons de notre corps et rien ni personne ne devrait jamais nous dicter notre conduite… Rien n’a à être tendance en matière de sexualité. Le sujet est trop intime pour se laisser envahir par les diktats des magazines féminins », écrit Ovidie.

Nous avons rencontré les auteures qui ont mis deux années à mûrir ce projet pour comprendre ce qui les avait motivées. Diglee dit clairement qu’elle a eu besoin d’Ovidie pour se lancer et Ovidie a eu besoin de temps pour réussir à se livrer de manière inédite.

Y-a-t-il une question de légitimité derrière cela ?

OvidieLa légitimité est une question qui me hante à plein de niveaux car c’est une question qu’on me renvoie à la figure en permanence. Je suis partie en montrant mon corps et c’est un handicap social car à chaque fois que j’ai créé quelque chose, on a questionné ma légitimité.  Pour ce manifeste, je me sens totalement légitime. Cela fait des années que je réfléchis au rapport au corps, au sexe, au féminin. Et je ne veux pas laisser la parole exclusivement à tous ces experts hommes, sexothérapeutes… qui prennent déjà beaucoup trop de place.

DigleeDans le milieu de la BD, on m’a abordée parfois avec condescendance au début, on me demandait si ce que je faisais était bien de la BD. On me suggérait d’aborder des sujets plus sérieux… J’ai eu du succès jeune et j’ai eu du mal à m’autoriser à me réjouir, je n’arrivais pas à me dire que je l’avais mérité. Au départ c’était dur de prendre la parole, surtout quand j’ai opéré un tournant plus féministe. Il m’a fallu un moment de retrait pour travailler et me sentir légitime. Quand j’ai rencontré Ovidie, j’ai eu besoin  de son texte, de ses réflexions pour pouvoir aussi m’approprier ce sujet et oser me dire que je pouvais avoir un avis. C’est aussi grâce à mon lectorat que je me suis dit que les questions que je me pose peuvent avoir un écho.

« Rien n’a à être tendance en matière de sexualité. » Ovidie

Sommes-nous normales ?

Les sujets abordés dans ce manifeste, sans être exhaustifs, abordent de nombreuses injonctions et quelques déconstructions sur les sexualités. Il est question de fluides, d’anatomie, de pratiques, de rapports entre les sexes, de représentations et de ces sacro saintes moyennes nationales ! « Suis-je normale ? » est certainement la question que l’on entend le plus lors de nos ateliers au Cabinet de Curiosité Féminine et ce manifeste peut aider à réaliser que nous ne sommes pas seules avec nos doutes.

Nous apprenons que tous les sondages autour des moyennes quelles qu’elles soient en matière de sexualité sont la plupart du temps faux.(1)  Ainsi, en faisant quelques savants regroupements entre les rapports sexuels déclarés et les ventes de préservatifs,  on se demande si les hommes ne réutilisent pas leurs capotes usagées!  Et si l’on compare les déclarations des femmes et des hommes sur la pratique de la sodomie, on en vient à conclure que des hommes hétéros doivent souvent se sodomiser tous seuls…

Il n’y a pas que sur la fréquence et les pratiques que l’on travestit la réalité, ce manifeste consacre plusieurs chapitres à la représentation des corps féminins et les images lissées et retouchées auxquelles nous sommes soumises. Ces images ont nécessairement un impact sur notre intimité et notre sexualité. Ovidie déclare que « les femmes qui sont homo, bi ou pansexuelles portent aussi sur elles le prisme d’un regard masculin… » Diglee et Ovidie ont toutes les deux en tant qu’illustratrice et réalisatrice clairement pour objectif d’apprivoiser nos regards pour mieux montrer notre multiplicité. Diglee fait poser toutes ses amies qui ont différentes corpulences pour dessiner les corps de la manière la plus réaliste qui soit. « J’ai habitué mon œil pour comprendre comment fonctionnait d’autres corps avec beaucoup de bienveillance pour ne pas avoir que des corps flatteurs. J’attache une grande importance à ce que les corps que je dessine soient sincères et réalistes. En tant que créatrice d’image, j’aime montrer ce qu’on n’a pas l’habitude de voir, comme de la cellulite, des poils sous les bras… Le regard s’apprivoise. Si adolescente, j’avais vu des photos de nanas qui ont de la cellulite, des vergetures et de poils incarnés, je me serais dit qu’Ouf, je n’étais pas un monstre, en fait !  »

« C’est la perfection même de l’homme que de découvrir sa propre imperfection » Saint Augustin.

Diglee et Ovidie peuvent alors jouer les Saintes Augustines pour nous aider à accepter toutes nos imperfections. C’est d’ailleurs sur le sujet de son rapport au corps et à son poids qu’Ovidie a décidé de se livrer dans ce livre : « C’est une période de ma vie où je me suis remise en question et j’avais un gros besoin d’indulgence vis-à-vis de moi-même. Ce livre est arrivé sur une de mes zones de conflits notamment sur une restriction alimentaire que je m’imposais. J’étais dans le contrôle permanent. Mais en acceptant d’arrêter de me restreindre, j’ai aussi constaté que cela ne changeait  pas mon rapport aux autres. C’était une prise de conscience que j’avais besoin de partager en espérant que cela puisse aussi être utile aux autres ».

Ce manifeste est sans prétention,  il est simplement fait avec sincérité et il peut contribuer à nous faire réfléchir, à interroger nos codes, nos croyances… Etre réellement « libres » ne se résume pas aux seuls thèmes évoqués dans ce recueil. Pour échapper aux griffes d’une culture sexuelle qui a été si longtemps patriarcale et qui régente une grande partie de nos démons, il serait bon de réussir à se libérer des dépendances qu’elle a précisément contribuées à créer chez nous.

(1) Etude mentionnée dans le manifeste qui a été réalisée par Seth Stephens-Davidowitz, Everybody lies, Dey Street Books, 2017

Libres ! Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels, d’Ovidie et Diglee, Editions Delcourt, 2017

 

 

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