Leila Slimani : un combat pour les droits sexuels

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12 octobre 2017 à 10 h 26 min  •  Catégorie Culture Q par  •  0 Commentaires

Dans son nouveau livre, Sexe et Mensonges, la vie sexuelle au Maroc, Leila Slimani interroge le poids du pouvoir politique sur la sexualité. Quel rôle joue la loi sur notre sphère la plus intime ? Et si la sexualité n’était pas qu’une affaire privée ? Contrôler la sexualité de ses citoyens, ne serait-ce pas un moyen de contrôler une société dans son ensemble ? Les droits sexuels ne font-ils pas parties des droits humains ? Et si nous envisagions d’être tous égaux face à la sexualité ? Le Maroc ne fait pas figure d’exception dans ce déni de droit. Tous les pays ont des lois qui régissent la sexualité de leurs concitoyens. En France, aujourd’hui les homosexuels n’ont pas les mêmes droits que les hétérosexuels (droit de donner son sang, par exemple). Aux Etats-Unis, la sodomie est interdite dans certains états. Et ainsi de suite… Alors comment envisager sa sexualité librement quand celle-ci est contrôlée par l’état ? Ce sont ces questions universelles que soulèvent Leila Slimani dans son livre Sexe et Mensonges, la vie sexuelle au Maroc .

Etre marocaine et parler de sexualité

Leila Slimani, lauréate du prix Goncourt pour Une chanson douce, publie en 2014 Dans le jardin de l’ogre, un roman puissant et cru qui raconte la descente aux enfers d’une jeune mère de famille sombrant dans l’addiction sexuelle. Certains journalistes vont alors s’étonner qu’une autrice marocaine parle de sexualité aussi librement. Leila Slimani leur explique qu’au contraire, vivre dans un pays où la liberté sexuelle n’existe pas, au sens légal du terme, vous donne bien des choses à dire sur le sujet. En effet, l’article 490 du Code pénal prévoit «  l’emprisonnement d’un mois à un an [pour] toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles. ». L’article 489 condamne l’homosexualité et le 491, l’adultère. Comment se débrouille-t-on pour construire sa sexualité dans ce contexte ? Leila Slimani va parcourir le Maroc à l’écoute de femmes lui confiant des tranches de vies, qu’elle retranscrira comme une urgence de raconter l’hypocrisie qui enferme la société marocaine en matière de sexualité.

Un livre politique

Ce livre est avant tout un essai politique. Leila Slimani entremêle interview de femmes rencontrées au hasard, de personnalités militantes et sa propre réflexion. Comme souvent, ce qui se joue au sein de la société marocaine sur les questions de sexualité se joue au niveau politique. Pour faire simple, les marocain(e)s sont loin d’être prudes et coincé(e)s, mais les lois, elles, le sont. Il y a une profonde inadéquation entre le public et le privé. La liberté sexuelle est un enjeu à plusieurs variables. Il y a d’une part les droits que la société dans laquelle nous vivons nous octroie, puis il y a le poids de la société elle-même qui se construit sur l’héritage de ces lois. Si en France, des homosexuels se font encore agresser dans la rue, c’est aussi parce que l’homosexualité a longtemps été interdite. Si une femme adultérine est une salope et un homme adultérin simplement un homme c’est aussi parce que jusqu’en 1975 l’adultère était plus lourdement condamné lorsqu’il était « commis » par la femme. Les lois sont un discours politique.

A l’évidence les restrictions en termes de sexualité engendrent une misère sexuelle, des tabous qui nécessiteront des années et des années de lutte pour être levés. Si ce lois sont transgressées chaque jour, comment bien vivre et construire sa sexualité dans la clandestinité ? Certains s’en accommoderont tant bien que mal, d’autres vivront des tragédies.

Au pouvoir, d’aucuns opposeront qu’ils œuvrent à la préservation d’une certaine culture. Mais Leila Slimani revendique qu’il n’y a rien de culturel dans le mensonge et le tabou, mais que tout cela est politique et religieux. Elle s’attend à l’évidence à être taxée d’occidentaliste mais quoi de plus méprisant pour la société marocaine que de considérer que ces mensonges et ces violences sont inhérentes  à la culture marocaine. « Nous ne sommes pas notre culture ; mais notre culture est ce que nous en faisons. » Pour Leila Slimani, il est urgent de réfléchir à un projet de société où les droits sexuels seraient partie intégrante des droits humains.  C’est aussi par ce combat que cessera la domination masculine.

Car, ici comme ailleurs, la femme n’est pas propriétaire de son corps. On lui dicte sa tenue vestimentaire comme son comportement sexuel, à commencer par la virginité encore condition sine qua none au mariage. Alors les femmes et les hommes rusent, se cachent, sauvent les apparences car il s’agit bien de cela : les apparences.

« Faites ce que vous voulez, mais faites-le en cachette »

Les garants de l’autorité ont une assertion : « Faites ce que vous voulez, mais faites-le en cachette ». C’est le mensonge institutionnalisé. A ceux qui pensent que « pour vivre heureux, vivons cachés », rien n’est moins sûr. Comment construire une sexualité libre et heureuse, quand elle doit être faite de faux-semblants ? Si Leila Slimani parle du Maroc, ce modèle de société a existé et existe encore dans bien des pays. La religion, et pas uniquement musulmane, sert souvent de prétexte à construire des interdits concernant l’égalité des sexes et les plaisirs charnels. L’homosexualité ou le droit à l’avortement sont souvent opposés par un pouvoir religieux. Dans son livre Leila Slimani interview Asma Lamrabet, chercheuse en théologie, qui explique que « N’importe qui peut dire n’importe quoi au nom de la religion. […] Sur cette question de la sexualité, le Coran est très silencieux. Par exemple, je n’ai absolument rien trouvé sur la virginité, même dans les dires du Prophète.» Souvent les sociétés les moins libérées sexuellement sont celles où la religion a un poids très présent. Le pouvoir politique s’appuie sur la religion pour établir des lois liberticides, qu’il est seul à se dicter.

Ce récit de Leila Slimani sur la société marocaine nous renvoie à nos propres démons. Qu’acceptons-nous sous prétexte que ce serait culturel ? La liberté est-elle à plusieurs vitesses en fonction de notre culture, de notre rapport à la religion ? Les mots de Malek Chebel concluent très justement le livre de Leila Slimani : « Comme toute émancipation, l’érotisme et surtout le droit d’en parler s’acquièrent de haute lutte. Cela procède d’une liberté assez rare : le droit de penser par soi-même. Il faut affronter le tabou le plus massif de tous. »  Les droits sexuels font partie des droits humains, et ils doivent être défendus pour tous et de manière universelle.

Leila Slimani, Sexe et Mensonges – La vie sexuelle au Maroc, les Arènes, Paris, 2017

 

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