« Les joies d’en bas » : vraiment tout sur le sexe féminin ?

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25 mai 2018 à 9 h 00 min  •  Catégorie Chroniques littéraires, Culture Q par  •  1 Comment

Le sexe féminin à portée de main, démythifié : la chatte se laisse apprivoiser dans un nouvel ouvrage, accessible et décomplexé, qui s’adresse principalement aux adolescentes et jeunes femmes.

En Norvège, deux étudiantes en médecine – actuellement médecins – ont rédigé ce livre après avoir mené des missions d’éducation sexuelle auprès des jeunes et répondu sur leur blog à succès aux questions d’hommes et de femmes de tous âges.

Une brique joyeuse

“Les Joies d’en bas” m’a d’abord séduit par son titre original : excellente idée d’avoir mis l’accent sur le côté joyeux de la chose…Si la couverture rose avec son « minou » noir m’a d’emblée paru attrayante, j’ai quelque peu déchanté à la vue de cette brique de 400 pages, de peur de trouver cela rébarbatif et indigeste.  

En fait il n’en est rien, c’est tout le contraire.

Une lecture déculpabilisante et accrocheuse

Ce livre, comme d’autres avant lui, contribue à désacraliser le sujet et c’est évidemment très utile. « Les Joies d’en bas » permet donc de mieux connaître son corps, ses limites, de prendre confiance en soi et en ses perceptions. Il s’adresse surtout aux adolescentes et jeunes femmes, on le sent dans le style et le contenu. C’est peut-être dû aussi à l’âge des autrices, encore étudiantes au moment de sa rédaction, et à leur travail auprès d’un public jeune. Le ton du livre est familier, rassurant, bienveillant, puisque l’objectif est de permettre aux lectrices de prendre confiance en elles pour qu’elles puissent se sentir complètement à l’aise avec leur sexualité.

On peut le lire dans l’ordre des chapitres ou y piocher ce qu’on veut selon ce qu’on cherche, au hasard ou en consultant la table des matières. L’écriture est fluide et accrocheuse, les illustrations sont simples, claires et drôles, par moments. Les autrices parviennent à vulgariser le savoir médical avec humour et brio. Je me suis laissée happer à plusieurs reprises.

L’ouvrage répond ainsi sans tabou, dans un langage accessible, nuancé et scientifique (en témoigne l’impressionnante bibliographie) à beaucoup de ces questions intimes que les jeunes filles se posent très naturellement. Elles n’osent pas toujours les aborder avec leurs proches ou leur gynécologue, et vont plutôt chercher la réponse dans des magazines, les forums en ligne, etc. Cela évitera à certaines de farfouiller parfois pendant des heures pour tomber sur des informations pas toujours fiables. Ceci, bien que les forums aient d’autres vertus, notamment celles du partage avec d’autres femmes. Cette lecture peut aussi être complémentaire d’ateliers sur le sujet, par exemple. Si j’avais une adolescente, je lui mettrais le livre entre les mains, c’est sûr. Mais pas sans accompagnement.

De nombreux thèmes traités

De nombreux thèmes y sont traités de manière précise et décomplexée : la description de l’appareil génital, les règles, en passant par l’épilation, la question de l’hymen, la contraception, la grossesse, divers problèmes gynécologiques et pathologies de l’appareil génital. Le passage sur « les trois sexes » me semble assez novateur dans un ouvrage de ce genre. Excellente idée également de consacrer plusieurs pages à l’avortement. Le clitoris est bien détaillé pour définitivement tordre le cou aux idées reçues. L’orgasme, le point G, la masturbation, les soi-disant « préliminaires » – qui n’en sont pas, en fait -, ou les positions sexuelles sont abordées sous l’angle de ce que les autrices appellent le « sexe normal », dans l’idée de coller au plus près de la réalité de Mme Toutlemonde, loin des injonctions à une sexualité idéale étalées dans les médias. Mention spéciale pour les pages consacrées au sexe anal, traité sans tabou et en toute bienveillance. Toute la partie sur le désir sexuel est également très bien tournée et déculpabilisante. Ceci excepté les bémols que je développe plus bas.

Et la sexualité des femmes plus âgées ?

Nulle part dans l’ouvrage, la sexualité en période de (pré- et post-)ménopause et chez les seniors n’est vraiment abordée, ce que je regrette, puisque celle-ci est encore trop taboue dans les médias. Cela aurait pourtant été un support intéressant pour ces femmes. Une vie sexuelle est possible à tout âge et c’est une continuité, des ponts auraient ainsi pu être établis. Dans leur approche de la grossesse et de la contraception notamment, c’est très clair que les autrices s’adressent aux jeunes femmes. Certaines lectrices plus âgées et/ou plus expérimentées dans leur sexualité et la connaissance de leur corps ne trouveront donc peut-être par leur compte dans les pages de ce livre ou n’accrocheront pas au ton employé. Néanmoins, c’est très individuel : il y a des passages qui peuvent intéresser toutes les femmes, selon leurs questionnements, leur expérience, leurs connaissances.

Parti pris pour la pilule

Dans le chapitre consacré à la contraception, les autrices tentent de réhabiliter la contraception hormonale (pour preuve un passage carrément intitulé « plaidoyer pour la contraception hormonale »), et en particulier la pilule, il est vrai de plus en plus décriée, peut-être avec raison. Ce n’est pas l’avis des autrices qui semblent remettre en question l’ensemble du mouvement de contestation de la pilule, statistiques, études et chiffres à l’appui. Elles décrivent toutefois les autres types de contraception et soulignent opportunément que c’est aux femmes de choisir le moyen qui leur convient le mieux, en fonction de chaque tempérament et mode de vie. Si je comprends l’idée de pointer les risques de la contraception dite « naturelle » pour informer correctement le public et ne pas faire courir de risques de grossesse aux lectrices, cette forme de plaidoyer me paraît excessive dans l’autre sens.

Quasi rien sur les violences sexuelles

De même, j’ai été surprise qu’il n’y ait pas plus d’informations sur les violences sexuelles. Elles auraient, selon moi, mérité d’être incluses de manière transversale et détaillée tout au long du livre. Les sujets suivants, esquissés en avant-propos, auraient pu être mieux développés par la suite : « une culture qui gomme la distinction entre relation sexuelle consentie et agression sexuelle » ;  « la recherche médicale a été bien trop longtemps un monde d’hommes » ; ou encore la problématique de l’hypersexualisation des femmes et l’existence d’un système patriarcal toujours à l’œuvre. Grandes absentes, les violences sexuelles sur mineures.

Les autrices insistent bien sur la nécessité de fixer ses limites, mais font l’impasse sur la difficulté de faire part de son consentement à son partenaire, en fonction de l’âge de ce dernier et du type de contexte, entre autres. Ce point crucial demande à être explicité de manière plus nuancée, me semble-t-il que, par exemple, s’agissant d’un rapport anal, en indiquant : « dans de bonnes conditions, cette pratique peut être délicieuse pour les femmes comme pour les hommes, à condition que les femmes ne l’adoptent pas pour faire plaisir à l’homme. » Cela paraît simple, mais on sait que dans la réalité, réussir à dire non (ou oui) peut s’avérer plus compliqué. Dans les pages consacrées aux douleurs pendant les rapports, le sujet des violences sexuelles est vaguement cité, peut-être dans l’idée de ne pas dramatiser, mais j’ai trouvé cela trop vite expédié, voire incomplet. Même chose dans les pages consacrées au désir sexuel. Il aurait été pertinent de souligner clairement quels peuvent être les blocages physiologiques et psychologiques ressentis par les jeunes filles et femmes ayant subi des violences.

Ma conclusion : pour une approche intégrative

Cela indique-t-il à quel point les violences sexuelles demeurent taboues ? Cela participe-t-il d’une stratégie marketing impliquant que le sujet, plus douloureux, soit dès lors moins vendeur ? Les autrices ont-elles estimé que ce n’était pas leur rôle ? Ou bien encore dans le souci de se montrer bienveillantes et donner confiance, ont-elles pensé que traiter des séquelles d’agressions sexuelles en profondeur pouvait être trop alarmiste, dur, rebutant ? Ce qui est sûr, et  d’ailleurs évoqué, c’est que tout est intimement lié. Les capacités à désirer et ressentir du plaisir sont évidemment affectées par un vécu de violences. On sait aussi que cette situation suscite beaucoup de honte et de culpabilité pour les femmes concernées. Se contenter de survoler le sujet ne me semble pas suffisant. On ne peut plus ignorer l’ampleur des agressions sexuelles dans notre société. Il y a, me semble-t-il, un réel besoin à explorer ces thèmes de manière approfondie et à les inclure dans une approche globale de la sexualité (qu’elle soit féminine ou masculine d’ailleurs). Arrêtons de dissocier les violences sexuelles de l’apprentissage à une sexualité saine, respectueuse de soi et de l’autre. Arrêtons de les traiter à part, intégrons-les au contraire davantage dans une éducation globale à la sexualité à l’attention des jeunes et moins jeunes.

 

Les joies d’en bas , de Nina Brochman & Ellen Stokken Dahl, Actes Sud, 2018

Un commentaire

  1. delphine / 1 juin 2018 at 11 h 11 min / Répondre

    Tout à fait d’accord sur les points positifs ; j’ai particulièrement adoré effectivement le passage sur les trois sexes et trouvé très bien expliqué la dichotomie genre/sexe et les multiples possibilités. Simple et léger (dans le bon sens du terme).

    Aussi d’accord sur le manque d’insistance de la construction de ce fameux « consentement » et les violences qui peuvent en découler. Dommage.

    Par contre je serai un peu plus sévère sur le passage sur la contraception. Au-delà du playdoyer sur la pilule (il est assez clair que c’est l’avis – subjectif bien qu’étayé scientifiquement – des auteures donc à prendre comme tel), elles véhiculent clairement des contre-vérités sur les contraceptions naturelles. Je mets ce mot au pluriel car il est faux, voire dangereux, de mettre dans le même panier la méthode du retrait par exemple et la méthode de la symptothermie (aucun mot là-dessus au passage alors qu’elle est un formidable moyen d’apprendre à connaître son sexe, son corps entier et son cycle féminin), scientifiquement prouvée (indice de Pearl) aussi efficace que les hormones, à condition qu’on sache bien la pratiquer. Il est dommage de fermer les jeunes filles à des méthodes de découverte de soi (sans dénigrer la pilule pour autant) qui apportent énormément de confiance en soi (tout en conseillant de « réguler » les signes extérieurs du cycle par des hormones -bof-bof…). Vraiment décevant de la part de jeunes étudiantes en médecine.

    Mais il y a beaucoup à prendre dans ce livre, et vive l’ouverture de la parole sur le sexe féminin !

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