Féminisme : Le Gros Mot de Clarence Edgard-Rosa

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27 octobre 2016 à 17 h 26 min  •  Catégorie Culture Q par  •  1 Comment

Il est des mots tellement gros que l’on peine à les porter. Des mots lourds (de sens) comme une enclume, des mots si brûlants qu’ils enflamment les passions ou si imposants que l’on cherche, en vain, à les effacer. Sont-ils dangereux ? Ont-ils des velléités révolutionnaires qui bousculeraient l’ordre établi ? A l’énergie dépensée pour les bannir, on pourrait bien croire que ces gros mots ont du pouvoir. En tête de liste, Clarence Edgard-Rosa a nommé le « Féminisme ». Elle publie Les Gros Mots, un abécédaire joyeusement moderne, qui nous explique en 116 définitions ce qu’est le féminisme aujourd’hui. Clarence Edgard-Rosa est journaliste spécialisé dans les questions de genre et le féminisme. Elle écrit pour Causette et Elle (parfois, les opposés s’attirent) et elle tient le formidable blog Poulet Rotique.

« Le féminisme est un égalitarisme, c’est un humanisme, à la différence qu’il pose le constat que les femmes sont les dindons de la farce du patriarcat. »

La pensée se forge par les mots. Comment transmettre des idées, des valeurs si l’on n’ose pas employer les mots qui les portent ? Etre féministe, c’est vouloir que tous les êtres humains soient égaux. Alors, l’êtes-vous ?1 Pourquoi tant de haine pour un si joli mot. A ceux qui voudraient le remplacer par égalitarisme ou humanisme, Clarence Edgard-Rosa répond « Le féminisme est un égalitarisme, c’est un humanisme, à la différence qu’il pose le constat que les femmes sont les dindons de la farce du patriarcat »2. Son abécédaire, elle l’adresse à « vous qui êtes féministe et le clamez joyeusement ; vous qui répondez « non, sans façon » ; vous qui regrettez de ne pas vous reconnaître dans le féminisme de la nouvelle génération, […] vous qui voyez dans le féminisme un combat daté ; […] vous qui gardez dans un coin de la tête le cliché d’une féministe hystérique […] »3. Bref, un peu tout le monde, homme ou femme, jeune ou moins jeune, peu importe vos opinions. Et j’avoue à un moment m’être sentie un peu vieille (alors que je fais partie de la génération Y !) à la découverte de certains mots. Effectivement, Clarence Edgard-Rosa vous met à jour sur le vocabulaire de l’internet ! Savez-vous ce qu’est le Bingo (non pas le jeu de mamie), les Male Tears ou encore le Trigger warning ? Non ? Et bien, je vous laisse acheter son livre et le découvrir par vous-même ! Pour comprendre le féminisme d’aujourd’hui (et les mécaniques sexistes qui en font un combat d’actualité), il faut être connecté. Le net, que l’on pourrait considérer comme un miroir grossissant de notre société, regorge de phénomènes misogynes, que ce soit le reveng porn (dont les principales victimes sont des femmes) ou le slut shaming décomplexé sur les forums.

« [le féminisme] fait du genre, des sexualités […]des champs de recherche privilégiés.»

Le terme féminisme, dans son sens actuel, naît à la fin du XIXème siècle. Depuis, le mouvement a connu plusieurs vagues. Nous en sommes à la troisième, celle qui « fait du genre, des sexualités et des normes qui agissent à l’intérieur de la féminité, des champs de recherche privilégiés. »4. Mais aussi, celle aux multiples courants. Aujourd’hui, plus encore qu’hier, il n’existe pas un féminisme mais des féminismes. Les détracteurs s’en frottent les mains, sous prétexte que les féministes s’écharperaient sur tel ou tel sujet. Mais, bien plus qu’un handicap, ces divergences doivent être perçues comme une force. Le féminisme n’exclut pas, il rassemble. Ce qui ne veut pas dire que nous devons être toutes et tous d’accord. Clarence Edgard-Rosa ne se contente pas de définir des termes à la manière d’un dictionnaire. Elle expose les différents courants de pensées et donne son point de vue. Elle s’engage. Chacun(e) se fera son opinion. Elle n’élude aucun sujet qui fâche comme le voile ou la prostitution, qui sont les deux grands totems de discorde des mouvements féministes. C’est un livre qui mêle habilement militantisme et honnêteté journalistique. Son travail est très renseigné et contrairement aux fréquents contradicteurs du féminisme, elle cite toutes ses sources. Les faits sont les faits. Point à la ligne.

« Le backlash guette. »

Elle explique aussi la nécessité de parler de féminisme aujourd’hui, car nous assistons à un backlash (retour de bâton après une période d’avancées). « Comme à chaque période de renouveau du mouvement et de ses enjeux, le backlash guette. »5 écrit-elle. Effectivement, il ne faut pas relâcher la pression. Nous l’avons vu récemment avec le rejet de la loi sur le délit d’entrave numérique à l’IVG, le recul du gouvernement sur les ABCD de l’égalité, les chiffres des inégalités salariales entre les hommes et les femmes qui ne baissent pas, et j’en passe. Le victim blaming ne s’est jamais aussi bien porté : une femme victime de viol est toujours un peu suspecte (comment était-elle habillée ? A-t-elle vraiment dit non (non mais VRAIMENT) ? Etc.) Le harcèlement de rue est toujours monnaie courante sur les trottoirs de nos villes, et toute femme déjà sortie de chez elle vous le dira. La meilleure arme contre ces idées et concepts nauséabonds : l’éducation et l’information. En matière de sexualité, puisque c’est un peu notre marotte au CCF, plus on apprendra la notion de consentement, plus on combattra les agressions. Clarence Edgard-Rosa participe à ce combat et à défaut des ABCD de l’égalité, peut-être trouvera-t-on, dans les écoles, son abécédaire du féminisme ?

LES_GROS_MOTS_COUV_A_PLAT.inddClarence Edgard-Rosa, Les Gros Mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme, Hugo-Doc, Les Simone, 2016.

 

 

 

 

 

 

 

1 Référence au quiz  areyouafeminist.com/
2 p 44
3 p 7
4 p 188
5 p 6

Photo Une : © Pierre Prospero

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