La prostitution : splendeur ou misère ?

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5 novembre 2015 à 14 h 24 min  •  Catégorie Expos par  •  0 Commentaires

Degas, Femmes devant un café, le soir 1877

L’univers des amours tarifées fascine les artistes depuis bien longtemps. Qu’ils soient peintres, réalisateurs ou photographes, ils sont nombreux à avoir exploré ce monde si ambigu. La prostitution raconte à la fois les bas-fonds d’une société exploitant le corps des femmes, comme la luxure d’une vie mondaine où les demoiselles sont admirées. Le Musée d’Orsay nous offre un panorama des images de la prostitution de 1850 à 1910 explorant les différentes formes qu’elle pouvait recouvrir.

Cette exposition témoigne aussi de la condition féminine de l’époque sous le pinceau d’artistes exclusivement masculins. On distingue trois types de femmes : les filles des rues, les demi-mondaines et les honnêtes femmes. Et oui, pas toujours facile de parler de prostitution sans stigmatiser. Le Musée d’Orsay en fait parfois les frais en utilisant des expressions, sans doute de l’époque, mais qui aujourd’hui font un peu mal aux oreilles.

L’exposition débute par la prostitution qui se cache, celle qui se mêle à la société. Il faut les codes de l’époque pour la déceler. On observe alors des scènes de cafés qui, à première vue, pourrait nous paraître bien hors sujet. Seulement au XIXème siècle, une femme seule attablée à la terrasse d’un café avec un verre de vin et une cigarette, annonçait clairement la couleur. Il n’y avait pas vraiment de codes vestimentaires, mais plutôt des codes de comportement. Ces femmes se faisaient remarquer par leur attitude, par un jupon dévoilant une bottine… La prostitution ne se montre pas. Elle porte le poids du destin de ces femmes. Il y a ces femmes qui sortent de l’usine et font quelques passes le soir pour se sortir de la misère. Manet sait illuminer leur visage. Degas raconte leur tristesse.

Boldini peint plutôt des scènes de fêtes aux Folies Bergères. Les cabarets sont des lieux très prisés pour les amours vénales. Puis Paris s’allume, et nous offre de belles scènes de nuit où les femmes se mettent en valeur sous les réverbères au gaz. Louis Anquetin nous montre l’effervescence nocturne de la capitale des plaisirs avec la magnifique « Femme sur les champs Elysées la nuit ».

La prostitution, c’est aussi les maisons closes. Comme Fragonard à une autre époque, dont je parlais lors de la dernière émission, Toulouse-Lautrec a passé beaucoup de temps aux bordels. Il saisit l’attente des femmes. Elles jouent aux cartes ou se tirent les cartes. Il peint leur intimité avec des scènes de toilette, les rituels de préparation, le changement d’attitude à l’arrivée du client… Ces femmes respirent l’ennui de l’enfermement, leurs visages sont tantôt émaciés, tant bouffie par l’alcool.

Puis le début du XXème siècle connaîtra l’essor de la photographie. L’exposition y consacre une large partie et c’est sans doute la plus intéressante. Les scènes photographiées ne montrent pas le réel des bordels. Ce sont des mises en scène effectuées en studio, souvent par des prostituées. Contrairement aux peintures qui racontent des vies, les images ont pour objectif l’excitation sexuelle du spectateur. Les photos sont anonymes et s’échangent sous le manteau. On découvre aussi quelques films pornographiques de l’époque. Il s’en dégage une insouciance, une joie et un humour que l’on peine à trouver dans nos films porno d’aujourd’hui.

L’ensemble de l’exposition oscille entre des représentations de luxure, de débauche joyeuse, et une autre réalité : celle de la misère, de la syphilis et de la désincarnation des corps. En cela, elle raconte très bien cette dichotomie dont nous ne parvenons pas à nous défaire, même un siècle plus tard. La prostitution fascine et cette fascination nous semble immorale. Elle est un milieu si vaste et protéiforme qu’on ne peut y porter un jugement tranché. La vie d’une demi-mondaine (sorte de starlette d’aujourd’hui, dictant la mode en se déhanchant dans les dîners) et d’une fille des rues n’a rien à voir. Cette exposition est très dense, voire un peu longue à mon goût – certaines thématiques auraient pu être traitées de manière plus précises, mais a le mérite d’offrir une vaste rétrospective  des images de la prostitution de l’époque.

 Splendeur et misère

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