mauvaisgenreExposition « Mauvais genre »

Jusqu’au 17 décembre, la Galerie du jour Agnés b à Paris, expose la collection de clichés du réalisateur français Sébastien Lifshitz, défenseur des LGBT. Cette collection de photos amateur relate l’histoire des travestis hommes et femmes, entre 1880 et 1980, en Amérique du nord et en Europe.

A travers ces anonymes et quelques célébrités nous traversons un siècle d’évolution de l’image du corps et du genre dans la société occidentale, avec en filigrane celle des rapports homme/femme. Le genre, codifié par le politique, se devait d’être clairement contrasté et identifiable, ce qui a abouti à la confusion entre sexe biologique et identité sexuelle.

Femme en smoking, Angleterre, 1890

Cette rétrospective nous montre le combat d’individus qui ont “osé” afin de sortir de ce carcan. On mesure la force de leur désir de liberté, ainsi que leur courage pour transgresser la loi, tandis que le législateur tente de les en dissuader avec un arsenal juridique lourd. Cette situation pousse une communauté d’hommes de Washington dans les années 30, à se photographier entre eux, habillés en femme. Ils posent de manière non ostentatoire dans leur cuisine à l’insu des autorités. Les gens bien-pensant veulent voir dans le travestissement un dysfonctionnement sociétal et déviant. Ils tiennent un discours disqualifiant à l’encontre de ceux qui bousculent l’ordre établi, comme le prouve un ensemble de photos qui illustre le mouvement antiféministe. Des femmes du début du XXe siècle sont photographiées dans des uniformes d’hommes, le but est de dénoncer la masculinisation de celles qui s’émancipent et gagnent leur vie. Les antiféministes cherchent à leur interdire l’accès à de nombreuses professions. Ils estiment que la promotion féminine dans le monde du travail menace l’équilibre familial.

Les premières photos de la collection montrent un travestissement assez sobre, il s’agit surtout d’emprunter les codes vestimentaires de l’autre sexe. Puis, deux mouvements vont encourager les travestis hommes à un comportement plus outré. D’abord apparaissent des cabarets, dans lesquels les transformistes caricaturent la féminité ou bien cherchent à donner une illusion parfaite. Maquillage, coiffure, accessoires et attitudes, tout est alors étudié pour faire rire ou jeter le trouble.

Puis,  les deux conflits mondiaux vont à leur tour avoir une influence. En effet, dans tous les camps, une troupe de théâtre se monte pour reconstituer le mirage de la vie d’avant. Les prisonniers qui jouent les rôles de femme mettent un grand soin à se travestir allant jusqu’à s’épiler. Certains des acteurs restent dans leur personnage en dehors de la scène et se font baptiser d’un prénom féminin.

Du côté des femmes, dans l’entre deux guerres, on assiste au mouvement des garçonnes. Parmi les épouses et les filles qui ont dû s’assumer seules pendant que leur mari et père étaient au combat, certaines revendiquent l’égalité des sexes et adoptent cheveux courts, pantalons, nœuds papillon ou cravate. Elles fument, font du sport et conduisent des automobiles. Bref, pour s’émanciper, elles adoptent le style du sexe fort.

C’est au travers d’affiches et de pochettes de disque qu’on aborde les années 50/60. C’est une nouvelle étape qui est franchie dans la recherche de l’adéquation entre identité sexuelle et identité biologique, avec les transsexuels. Certains transformistes souhaitent définitivement changer de sexe, comme Coccinelle qui officiait dans un cabaret. C’est le cas aussi d’un ancien GI, Georges Jorgensen qui deviendra Christine. Les hormones dans un premier temps et la chirurgie ensuite, vont permettre à ces hommes d’être enfin en accord avec leur identité profonde. Mais le changement d’apparence ne va pas de paire avec l’évolution de la société et des mentalités dont le rythme est bien plus lent. Les transsexuels sont obligés de se faire opérer au Maroc ou au Danemark, Christine n’a pas droit au mariage aux Etats-Unis, son changement d’état civil n’est pas officiel, tandis que les humiliations publiques sont nombreuses. On traverse cette période en France, jusqu’aux années 80 avec Bambi, née Jean-Pierre en 1935. On le suit de son enfance jusqu’à sa métamorphose en femme. Là le bluff est total. Bambi qui travaillait aux côtés de Coccinelle abandonnera la scène et on la voit dans son métier d’enseignante, dans le plus grand anonymat. Comme ces hommes de la Communauté de Washington, elle ne souhaitait ni strasses ni paillettes, seulement vivre la vie de Mme Tout-le-Monde.

En plus de raconter l’évolution de la catégorisation sexuelle et de la lutte pour y parvenir, ces photos sont rares et souvent belles. Ce sont des témoignages précieux de gens qui ont lutté pour leur différence et leur reconnaissance en tant qu’êtres à part entière : ni freaks, ni malades mentaux, ni individus inférieurs. Pour toutes ces raisons, cette exposition mérite le détour. Elle est d’autant plus importante que notre époque tend à remettre en cause des libertés durement conquises.

Photo en Une : Prisonniers de guerre, camp de Königsbruck, vers 1915

 

Photo corps du texte: Femme en smoking, Angleterre, 1890