Entretien avec Cyril Dumas : pudeur ou décadence dans la Rome antique ?

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4 novembre 2016 à 9 h 00 min  •  Catégorie Culture Q par  •  1 Comment

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En septembre dernier, je me suis rendue à Pompéi. J’ai été fascinée par cette incroyable cité qui nous projette immédiatement deux mille ans en arrière. Ma curiosité coquine m’a conduite rapidement dans les lupanars de la ville. En réalité, un seul se visite. La pièce doit faire 10m2 à peine, et elle est plus qu’encombrée par les visites guidées. C’est LE passage obligé pour tout touriste voulant se faire griser. J’avoue ma déception. Ma lubricité est loin d’avoir été satisfaite… Ô coïncidence, en rentrant de mon voyage, je trouvais dans ma boîte aux lettres un petit livre intitulé L’art érotique antique, Fantasmes et idées reçues sur la morale romaine. L’auteur, Cyril Dumas, conservateur de musée et auteur spécialisé en histoire de l’art, y déconstruit le mythe de la Rome décadente et débauchée. A travers l’étude des œuvres cachées dans les « enfers » des musées, il décrypte la société romaine, ses mœurs et ses valeurs morales, bien plus prudes que nous pourrions l’imaginer. J’ai posé quelques questions à Cyril Dumas, pour en savoir un peu plus.

Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a mené à vous intéresser à l’art érotique antique ?

Cyril Dumas : Par la corruption du vice, je suis passionné par mon travail. Ce vice m’a conduit à financer une exposition, car mon autorité m’a demandé de rester les bras croisés en 2004 faute de financement. N’ayant pas vraiment les moyens d’un philanthrope, j’ai imaginé quelle genre d’exposition pourrait m’assurer de me rembourser. C’est ainsi que l’idée d’une exposition sur les enfers des musées de France est née. Cette expérience m’a offert l’opportunité de déflorer un sujet en rassemblant 250 œuvres qui n’ont jamais été présentées au public, ni étudiées par les scientifiques. C’est le début d’un périple qui m’a conduit à faire le tour des collections antiques méditerranéennes.

Dans votre livre, vous expliquez que les œuvres érotiques romaines sont finalement assez banales dans ce qu’elles exposent. Il s’agit principalement de scènes à deux, avec une femme pénétrée par un homme. Est-ce parce que les œuvres plus osées n’existent pas ou n’ont-elles pas survécu aux multiples censures ?

Il existe un nombre très marginal d’œuvres à caractère sexuel. Leur rareté et le motif méritent de s’interroger sur leur authenticité ou leur excentricité. Parallèlement, il existe aussi de véritables images d’orgies, il s’agit de caricatures qui imaginent les sauvages comme des pygmées nus et illettrés.  Leur sexualité est bestiale et immonde, ils se répandent dans la débauche dans des banquets souvent au bord du Nil. La censure est aussi un filtre qui a tronqué une partie des découvertes depuis le XVIIIème siècle.

Les romains manquaient-ils d’imagination érotique ?

La littérature érotique n’est pas une source d’analyse sociale, mais son imagination dénuée de tabou est une évocation des fantasmes comparables à notre époque. Cependant, il n’y a aucune œuvre d’art qui peut illustrer ce genre. En effet, l’art n’a pas vocation à illustrer ces déviances où les célèbres aventures des poètes libidineux.

Il est question d’éthique sexuelle, de réglementation, de morale, d’honneur. Les romains jouissaient-ils d’une liberté toute relative concernant leur sexualité ?

Le citoyen doit être un modèle de vertu, sa morale et son honneur garantissent la pérennité de l’empire. Bref, le plaisir de l’homme est chaste, s’il demeure occasionnel, actif et non fécondant. Cette tolérance s’estompe en fonction de la caste. Progressivement, les crises morales et la politique ont imposé un modèle familial basé sur la création d’un couple hétérosexuel monogame à rapport procréatif. Ce schéma devient l’axe principal du Christianisme. Cette religion dénonce l’hypocrisie de l’aristocratie romaine en éradiquant toute possibilité d’exutoire auquel l’homme avait recourt pour cautériser la licence. La fidélité exclusive devient une obligation.

Et les romaines ?

L’épouse romaine reste la victime d’une société phallocratique dans la classe moyenne. Elle passe de l’autorité d’un père à celui d’un mari. Cependant, elle demeure la maîtresse incontestable de la domus. Ce pouvoir garantit la bonne morale de son époux, qui peut aspirer à d’importantes fonctions politiques. L’équilibre des forces incite à penser que l’émancipation des femmes a progressivement restreint la liberté de l’homme. La matrone n’est pas l’égale de l’homme, mais elle demeure un homme comme les autres !

Finalement, la société romaine ne semble pas si débauchée qu’on nous le raconte. Pourquoi cette image lui colle-t-elle à la peau ?

La décadence romaine est une invention des moines copistes. Cet héritage a contribué à traumatiser la pensée victorienne. La pudibonderie de cette époque a été profondément offusquée par la nudité et les mœurs que reflète l’art antique. Cette réaction est à l’origine d’un mythe qui est régulièrement entretenu par les arts dont le cinéma. Tous les films qui répondent au genre du péplum, exigent une scène torride. Cet érotisme se déclare lors des banquets où les convives se délectent du vin, des danseuses et du raisin, puis il y a la tension des corps masculins enchevêtrés dans des manifestations de guerre ou d’amitiés, jusqu’aux frissons d’une litière décorée d’esclaves asservis. Le résultat permet de croire plus facilement aux élucubrations de Philippe Brenot1 qui annonce que Cléopâtre se donne du plaisir avec un cornet de papyrus rempli d’abeilles. Au-delà de l’outrage à l’histoire, c’est aussi ignorer qu’une ruche ne vibre pas.

L’histoire est toujours sujette à interprétation. Difficile de savoir qui a raison, qui a tort, mais en tout cas, il est bon de multiplier les points de vue. A ceux qui disent « C’était mieux avant », je leur répondrais « Pas si sûr ! ». En revanche, ça pourrait bien être pire demain, si nous ne prenons pas garde.

Cyril Dumas, L’art érotique antique, Fantasmes et idées reçues sur la morale romaine, Ed. Book-e-book, Coll. Une chandelle dans les ténèbres, 2016. 

1.  Auteur de Sex Story

Un commentaire

  1. Charlety / 20 novembre 2016 at 15 h 21 min / Répondre

    Je connais un peu le contexte décrit ci dessus
    En fait les fresques décrites qui sont sur les murs du lupanar de Pompéi ne témoignent pas de la sexualité des romains, ce sont juste des images proposant des positions que les visiteurs du lupanar devaien choisir avant de conclure avec une prostiituée
    C’est un peu comme un catalogue, sans fioriture…

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