Emmanuelle Laborit chansigne le désir féminin

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14 novembre 2017 à 11 h 03 min  •  Catégorie Culture Q, Portraits de femmes et d'hommes par  •  0 Commentaires

Il est des spectacles qui vous bouleversent tant que vous savez, quand vous êtes assise dans la salle, que ce moment marquera votre vie de spectatrice pour toujours. Il est des moments où la magie opère, où le théâtre prend toute sa grandeur.

C’est ce que j’ai vécu jeudi dernier lors de la première de « Dévaste-moi » à l’International Visual Theatre.

Emmanuelle Laborit m’avait déjà touchée au cœur quand, adolescente, j’avais lu « Le cri de la mouette » où elle raconte son histoire de comédienne sourde. En 1993, elle reçoit le Molière de la meilleure révélation théâtrale. Cette femme, secrètement, me dit alors combien rien n’est impossible.

Etre comédienne, metteuse en scène, auteure, directrice de l’International Visual Theatre et sourde, c’est possible. Etre sourde et chanteuse, aussi. Avec « Devaste-moi » la voilà leader d’un spectacle musical de chansigne, tantôt récital d’opéra, concert de rock ou bal populaire, pour une ode à la féminité.

J’ai eu la joie de la rencontrer. On ne parlait pas la même langue mais qu’importe l’énergie a circulé (et bien sûr merci à l’interprète Carlos Carrera).

Comment vous est venue l’idée aussi géniale qu’incongrue de jouer un spectacle musical ?

Il y a longtemps que je voulais faire un spectacle de chansigne à l’International Visual Theatre. Au départ, certains pensaient que la musique, c’était un truc d’entendants. Mais moi je me disais que la musique ce n’était pas que pour les entendants. Les sourds aussi, ont le droit de s’en emparer et d’en faire quelque chose. Il suffit d’essayer. Finalement, tout le monde a été séduit par l’idée.  En 2007, on a monté un spectacle de music-hall avec huit chansigneurs sourds. Ça a été la première expérience.

Puis, j’ai découvert le travail de Johanny Bert, le metteur en scène, et Yan Raballand, le chorégraphe, lors de leur création « Krafff ». J’ai été ébahie par ce spectacle. C’est un bijou. J’ai demandé si le metteur en scène était là. J’étais seule en tant que spectatrice, sans interprète. Ce n’a pas été évident pour communiquer mais on s’est débrouillé. Je lui ai proposé de venir travailler à l’IVT. On a d’abord monté un laboratoire d’improvisation. Puis, un jour il m’a dit qu’il voulait faire un spectacle avec moi. Je lui ai dit « ok, faisons un spectacle de chansigne». Je voulais explorer des nouvelles formes de musiques comme l’opéra ou la chanson poétique.

J’ai l’impression qu’il y a un lien fort entre l’opéra et le fait de signer, comment le corps s’engage pour transmettre une émotion. C’est un art qui vous touche particulièrement ?

Oh oui, beaucoup.

« Je me disais que la musique ce n’était pas que pour les entendants. »

Quel est votre rapport à la musique ?

On a tous un rapport intime à la musique, lié à son histoire, à son parcours, son éducation. Il y a des choses qui nous touchent et d’autres moins. C’est la même chose pour vous comme pour moi. Sauf que vous vous en avez une perception auditive et moi j’en ai une perception corporelle, et visuelle bien évidemment. Je connais les chanteurs à travers les clips vidéos, les costumes, la mise en scène, la chorégraphie, et les textes bien sûr. Par exemple, j’ai rencontré Alain Bashung sur un tournage. J’ai d’abord découvert l’homme puis je me suis intéressée à ses textes. Jusque-là je ne le connaissais pas car je ne l’entendais pas. C’est la rencontre qui m’a donné envie d’entrer dans son monde. J’ai adoré sa poésie qui me parlait directement au cœur. Ensuite, il y a les musiques terriennes, comme la musique africaine ou le rock, qui me parviennent par les vibrations du sol.  Quand la musique est plus aigüe, j’en ai une perception uniquement visuelle. Je vois comment le pianiste fait bouger ses doigts, son corps, son émotion. Pour moi, c’est de la musique visuelle. C’est une musique que j’imagine. Si un jour je devenais entendante, ce qui n’arrivera pas, peut-être que je me rendrais compte que tout ce que j’ai imaginé ne correspond pas du tout à la réalité !

Et peut-être que vous seriez déçue par la réalité !

Peut-être…

« Dévaste-moi » parle du désir et du féminin. Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?

Je suis sourde et je suis une femme. Je ne suis pas l’une puis l’autre mais les deux à la fois, et plein d’autres choses. La LSF n’est pas une langue qui s’exprime qu’avec les mains. Elle s’exprime avec tout le corps en entier et c’est ce qu’on a voulu mettre en scène : le rapport de la femme avec son corps, avec le vieillissement, le fait qu’une femme soit propriétaire de son corps.  Nous parlons notamment de l’avortement. Ce n’est pas au monde extérieur de nous dire ce qu’on doit faire avec ou pas. Nous sommes libres. On a le droit d’avoir du désir.

C’est un spectacle féministe, engagé ?

C’est un spectacle sur l’acceptation de la femme en tant que personne. Ce n’est pas du militantisme. C’est la réalité féminine. On l’a mise sur le plateau et on ne l’a pas changée.

« On a voulu mettre en scène le rapport de la femme avec son corps, avec le vieillissement, le fait qu’une femme soit propriétaire de son corps. »

Est-ce que le fait d’être sourde influence votre rapport au corps ?

Je suis née sourde, j’ai un rapport à l’autre physique. Je dois le toucher pour l’interpeller. Pour un entendant qui n’a pas l’habitude cela peut être dérangeant. Pour moi, c’est très naturel d’avoir un rapport charnel aux gens. Bien sûr, il ne faut pas généraliser, il y a aussi des sourds qui sont corporellement coincés ! La LSF est une langue tridimensionnelle qui nécessite un lien entre les yeux, le corps et les expressions du visage. Tout parle, les sourcils, la bouche, les yeux et les mains. C’est une langue qui m’est vitale car elle me permet de tout dire.

On sent une grande harmonie entre vous et les musiciens du Delano Orchestra. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Au départ, on a travaillé beaucoup avec le regard. Parfois ce sont eux qui me suivent et parfois c’est moi qui les suis. Il y a un vrai dialogue entre eux et moi. Pendant les répétitions, on a travaillé avec les interprètes donc c’était très confortable. Mais quand les interprètes sont partis, ça a été une autre histoire ! Il a fallu qu’ils se mettent à la langue des signes, les garçons ! Et là c’est une autre relation qui s’est créée entre nous, plus profonde et plus directe, une vraie relation humaine. J’ai vraiment la chance d’avoir des boys extraordinaires ! Ils sont fous certes mais ils sont géniaux !

C’est un spectacle autant pour les sourds que pour les entendants. Ça a été une volonté première ?

Bien sûr. A l’IVT, même si le noyau reste évidemment la langue des signes,  on essaie d’avoir une offre plurielle de spectacles. Certains sont visuels, sans LSF, et peuvent être accessibles aux sourds, et inversement. Notre leitmotiv est de créer des ponts entre les deux cultures.  

Est-ce que vous parvenez à exporter des spectacles bilingues ailleurs en France ?

Chaque création a son histoire. Certaines partent sur des grandes tournées pour d’autres c’est plus difficile. Il y a des lieux où il n’y a pas la place pour la LSF. « Dévaste-moi » a été créé à Clermont Ferrand en co-production. C’était la première fois que l’on faisait une création hors les murs. Là-bas on a rencontré des sourds qui n’étaient jamais allés au théâtre car il n’y avait jamais eu de propositions accessibles aux sourds. Il faut maintenant entretenir les braises que nous avons allumées.

Emmanuelle Laborit a découvert la langue des signes enfant grâce à l’IVT. Elle dit être « un bébé de l’IVT », qu’elle dirige à présent. Rien ne semble lui résister. Elle souhaite aujourd’hui aider à l’émergence de jeunes compagnies travaillant sur la langue des signes, pour qu’une nouvelle génération prenne la relève. C’est une personnalité puissante que j’ai rencontrée, une femme qui sait aller au bout de ses désirs.

Vous êtes une femme libre ?

Je crois oui.

Dévaste-moi à l’IVT 7 cité Chaptal à PARIS 9ème jusqu’au 26 novembre. Toutes les informations ici.

 

 

 

 

©JeanLouisFernandez

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