Le Complexe d’Icare d’Erica Jong

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10 septembre 2018 à 9 h 52 min  •  Catégorie Chroniques littéraires, Culture Q par  •  1 Comment

Alors que l’on vient de commémorer les cinquante ans de « Mai 1968 », une date forcément associée à la « libération sexuelle », laquelle libéra en fait surtout les hommes et moins les femmes, d’après certains témoignages, il nous semble intéressant de vous présenter ce roman sur le désir féminin venu d’outre-Atlantique. Paru en 1973 aux États-Unis – et en 1976 en France -, c’est le premier roman d’Erica Jong, née à New York en 1942, écrivaine féministe américaine de renom. Devenu véritablement culte, ce livre fut traduit en une quarantaine de langues et vendu à 20 millions d’exemplaires.

 La peur de s’envoler

Au cours du récit, on découvre les déboires sentimentaux de Isadora Wing, alter ego d’Erica Jong, qui raconte par ce biais les aléas de ses deux premiers mariages. Elle parle ouvertement de sexualité, sans honte, ni fausse pudeur. Après cinq ans de mariage, Isadora s’ennuie au lit et fantasme autre chose. Elle tombe sous le charme d’un autre homme et décide qu’elle en fera son partenaire sexuel.

Le titre original est « Fear of Flying », que l’on pourrait traduire en français par la peur de l’avion. J’y vois aussi un double sens très symbolique, puisque cela peut signifier aussi la peur de s’envoler. Deux peurs en lien avec cette histoire. Quant à la traduction française, « le Complexe d’Icare » – en référence au mythe d’Icare – s’utilise pour caractériser une personne particulièrement ambitieuse. Il est intéressant de se demander la raison du choix de ce titre par rapport à l’original. Isadora est-elle qualifiée de trop ambitieuse ? Ou se qualifie-t-elle ainsi ? Je vous invite à lire le livre pour le savoir. Mais, diable, oui, soyons ambitieuses jusque dans notre sexualité, nous les femmes ! C’est bien sûr l’idée de voler de ses propres ailes dont il est question ici et de lire à quel point cela n’allait pas de soi pour les jeunes femmes. Isadora est pétrie de contradictions, ambivalente. Humaine.

Emancipation sexuelle, intellectuelle, émotionnelle, le tout raconté avec humour

Le Complexe d’Icare – préfacé par Henry Miller ! – est un livre décomplexé, drôle – rappelant Bridget Jones par moments ou une sorte de Woody Allen au féminin – et rafraîchissant. Surtout à une époque où la condition féminine était encore enfermée dans un sacré carcan, marquée par l’essor du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), cependant. L’écriture est plaisante, fluide, parfois crue, jamais vulgaire, désinhibée et c’est assumé ! Oui, il y a de l’érotisme dans ce livre…Et dans le même temps, un questionnement essentiel sur la sexualité féminine. Les femmes pour se réapproprier leur sexualité ont dû et doivent la questionner, se questionner. Et vu la pression sociale, ce n’est pas facile. L’écrivaine voulait « ouvrir le cerveau d’une femme et montrer ce qu’il y a dedans« , selon ses propres termes. Ceci dit, j’ai trouvé que ces réflexions amenaient un peu de lourdeur à la lecture.

Oui, ce livre est féministe. Isadora/Erica est au service d’elle-même et non des hommes. Elle a envie de se réaliser pleinement. Le titre du premier chapitre donne directement le ton d’une émancipation sexuelle: « Où il est question d’un congrès du rêve et de baiser sans effeuillage » (« zipless fuck » ou « baise sans préliminaires »). A l’époque, exprimer un tel désir était révolutionnaire pour une femme. Résolument subversif. Aujourd’hui on chante les louanges desdits « préliminaires » que l’on souhaite ne plus considérer comme tels, et le clitoris occupe le devant de la scène. C’est résolument subversif.

La citation en dessous du titre vaut le détour également: « être bigame, c’est avoir un mari de trop. Etre monogame, aussi. ». Par l’humour et l’ironie, il y a une distanciation émotionnelle qui se crée et put apparaître comme scandaleuse. Une analyse du ressenti aussi. A sa manière, Erica Jong décrit par exemple la peur ancestrale de la sexualité féminine qui existe chez certains hommes. Qu’en est-il aujourd’hui ?

 « La voilà bien la suprême vacherie du mâle roi: la pine qui fait la grève sur le tas. L’arme sans réplique dans la guerre des sexes: la pine qui ne veut rien entendre. Le drapeau qui flotte sur le camp adverse: la pine en berne. Le symbole de l’apocalypse: la pine à ogive nucléaire qui s’autodétruit. C’est cela l’iniquité fondamentale, que rien ne peut jamais redresser: non pas que le mâle dispose d’un merveilleux appât supplémentaire, nommé « pénis », mais que la femelle ait un con miraculeusement tous temps. Tonnerre, grêle ou nuit noire, rien ne saurait l’effrayer. Il est là, toujours présent, toujours prêt. Quoi de plus effrayant, quand on y pense ? Étonnez-vous, après cela, de la haine de l’homme pour la femme ! Étonnez-vous qu’il ait inventé le mythe de l’inégalité des sexes ! »

 Un peu daté et pourtant si actuel

J’ai beaucoup aimé ce livre pour son humour et les thèmes abordés, bien que l’on sente l’histoire un peu datée. On perçoit en effet que celle-ci se déroule dans la société occidentale des années 1970. Par exemple, la référence constante à la psychanalyse doit se replacer dans le contexte des Seventies: elle y était très populaire et les interprétations freudiennes courantes. De même, le terme « con » pour désigner le sexe féminin me semble être moins souvent utilisé, excepté dans une certaine littérature érotique. Pourtant, il fut jadis beaucoup employé. De nos jours, on dirait plutôt « chatte »…Mais en fait, c’est assez délicieux à lire !

 Les préoccupations, expériences, réflexions de l’héroïne restent actuelles dans ce qu’elles témoignent de l’intense soif de liberté d’une femme, de la réappropriation de son désir, son plaisir, sa sexualité, sa vie. Ce livre, en plus de nous replonger dans le contexte de l’époque et de nous faire découvrir un bout de la vie de son auteure, parle de nous, les femmes, et de nos désirs. Beaucoup peuvent et pourront s’y reconnaître, en tout cas dans quelques unes des observations ou anecdotes.

Prises de position féministes

 Erica Jong est une écrivaine engagée, par ses prises de position sur la condition féminine et les inégalités sociales dans son pays. Au moment de sa parution, le roman avait de quoi revêtir un caractère sulfureux. Aujourd’hui, ce ne serait plus le cas : saluons d’autant plus l’aspect pionnier et courageux de ce livre et de son auteure. Celle-ci n’est pas tendre envers le genre masculin (ni envers elle-même d’ailleurs). Sans doute est-ce dû à un temps où les droits des femmes n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements et le mâle encore tout puissant. Il fallait bien le faire descendre de son piédestal. Sans doute y avait-il un désir de provoquer, à la fois par le vocabulaire et dans le ton. Un désir de revanche bien compréhensible. Cela changeait de l’admiration béate que les femmes étaient censées éprouver envers les hommes.

« Je songeais à ces siècles au cours desquels l’homme avait adoré la femme pour son corps, tout en méprisant en elle l’esprit. Autrefois, au temps de mon culte pour le ménage de Virginia Woolf, cette attitude m’avait semblé inconcevable. Maintenant, je la comprenais, parce que c’était le genre de sentiment que j’éprouvais souvent devant les hommes. C’était à désespérer de leur intelligence, tant elle est brouillonne. Mais, Dieu ! que leur corps est aimable ! Leurs idées sont insupportables; mais leur pénis – satin pur ! (…)

J’invite donc les lectrices, jeunes et moins jeunes, qui n’auraient pas encore lu Le Complexe d’Icare, à le découvrir sans plus attendre. Et les hommes aussi peuvent s’y plonger, bien sûr. Un voyage dans la tête, le coeur et le corps d’une femme, voilà une merveilleuse aventure, non?

Le Complexe d’Icare, par Erica Jong, chez Robert Laffont, existe en édition poche.

Site officiel d’Erica Jong: www.ericajong.com

Un commentaire

  1. Potin-kahn / 10 septembre 2018 at 12 h 16 min / Répondre

    Merci pour cette présentation qui donne envie de lire ce livre. J’ai pensé en vous lisant à une autre Isadora, Duncan, celle de la danse, elle aussi éprise de liberté !

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