« Dans la moiteur de l’appartement des femmes »

La préface m’avertit : j’ai en main « un petit roman, peu connu, anonyme, de datation approximative, au texte mal établi. » Rien de tel pour attiser ma curiosité. Après avoir découvert les Haïkus érotiques (court poèmes japonais), arpenté l’exposition «  Kâma-Sûtra » de la Pinacothèque de Paris, voilà de quoi compléter mon aperçu de l’érotisme oriental. Et j’aime quand l’érotisme a ce quelque chose de confidentiel, d’interdit, qui  donne l’impression au lecteur d’être unique.

Deux récits nous sont livrés ici, deux textes érotiques au féminin. Le premier « Vie d’une amoureuse » est considéré comme le premier soliloque féminin de la littérature chinoise (très probablement écrit par un homme). Voici donc une plongée dans le gynécée oriental, une porte entrouverte sur le désir féminin, tel qui l’était perçu il y a quatre siècles, à l’époque Ming.

« Vie d’une amoureuse » raconte les multiples expériences  sexuelles d’une  femme, ses premières fois avec un garçon de la famille, son mariage arrangé avec un « sot, pédant »… Et surtout les absences de son mari, qu’elle va mettre à profit pour éveiller sa sensualité et expérimenter une sexualité foisonnante ! De sa rencontre avec un beau serviteur timide aux orgies avec son beau-père, elle découvre et appréhende son corps. Le sien et celui d’à peu près tous les hommes de la maison. Etonnamment, les scènes de sexe sont généralement initiées par les hommes. Bien souvent la jeune femme ne semble pas très partante mais, in fine, est toujours ravie… Attention Messieurs, il s’agit d’un conte écrit au XVIème siècle…  Je peux comprendre l’effet excitant de la vierge effarouchée qui ne sait pas ce qui est bon pour elle, mais gardez-bien en tête qu’il s’agit d’une fiction. Faisons preuve de discernement entre le fantasme et les possibilités du réel. Si elle vous dit non, même si c’est fort vexant qu’elle se refuse à vous après s’être donnée à toute la maisonnée, c’est non !

Bien sûr l’immoralité excite. Mais la préface d’origine (datant de  1764), elle, m’a plutôt glacée.  Ce texte nous met en garde contre les effets d’une telle débauche. Attention Mesdames, si vous vous laissez emporter par de telles ardeurs, quand vous serez vieille et que vous aurez perdu tous vos charmes, vous regretterez  votre déviante jeunesse ! Vous  vous désolerez d’avoir jeté l’opprobre sur votre famille ! Vraiment ?  Non, parce l’Amoureuse termine son récit ainsi «  Si je tourne sur moi mes regards, je crois avoir vécu un rêve, une illusion. » Tout est une question de point de vue…

S’ensuit « Biographie du prince Idoine », racontant les ébats sexuels de Aocao et de Wu Zeitan, unique femme à être devenu Empereur de Chine (et oui au masculin). Wu Zeitan, insatisfaite par ses serviteurs sexuels, se fait présenter Aocao, jeune homme au membre surdimensionné,  si grand que, jamais auparavant, il ne trouva chaussure à son pied.  Le jeune étalon et l’impératrice vont connaître une passion sexuelle des plus intense, frôlant parfois la mort lors de situation non dénuée d’humour. Ainsi, l’impératrice crie-t-elle au moment d’atteindre l’orgasme : « Tu es mon père ! Ah, je meurs de plaisir », et il s’en faut de peu pour qu’elle ne meurt.  Le membre de Aocao est un personnage à part entière, nommé « Manche de chasse-mouche », et dont il est fait une formidable description (d’autant plus remarquable que les descriptions de sexes masculins sons assez rares dans la littérature) : «Puissamment nervurée, parcourue de bout en bout de plus de vingt vaisseaux, comme autant de vers de terre. Reluisante, pleine de feu, blanche, laiteuse et point encore tannée par l’usage des femmes. »

Ces récits nous donnent à lire un érotisme trivial et drôle qui fait du bien. Ils sont parmi  les tout premiers du genre, et ont une écriture directe, sans fioriture. Cet esprit canaille rend toute sa légèreté au sexe, cette légèreté que l’on peine parfois à trouver dans la littérature érotique contemporaine. Le sexe est un jeu, ayons la vigilance de le rendre amusant.

Vie d'une amoureuse

Vie d’une amoureuse, Récits érotiques traduits du chinois par Huang San et Lionel Epstein, Editions Piquier-poche, 1994.