« « Donne-moi ta main. » Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres… J’étais fou. Je n’y croyais pas. C’était sa peau, sa chair, son odeur; c’était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après combien de nuits d’insomnie ! »

Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin

Dans la mémoire littéraire et collective française, Pierre Louÿs apparaît souvent comme un auteur oublié, délaissé, confusément et vaguement associé à un titre, La Femme et le Pantin, dont on connaît surtout l’adaptation qu’en fit Julien Duvivier en 1959, avec Brigitte Bardot. Mais cet auteur français né à Gand en Belgique en 1870 et mort en 1925 à Paris reste probablement le plus grand auteur de littérature érotique et pornographique que la France ait jamais connu.

En effet, cet auteur extrêmement prolifique, audacieux, qui fréquenta Mallarmé, Gide ou Heredia, sut aborder de nombreux genres littéraires (roman, poésie, journal intime, chanson), dans une langue des plus raffinées, et surtout dépasser la « simple » pornographie pour célébrer la femme, comme rarement un auteur l’aura fait avant lui. Son œuvre entière est un autel dressé à la femme, à sa sensualité et à sa beauté, et nul doute que derrière l’image d’écrivain décadent, pornographe, scatophile à ses heures perdues dont Louÿs s’est souvent paré se cache un écrivain sensible, esthète, à redécouvrir, immanquablement…

Les femmes, mais surtout l’amour, sont ainsi la grande affaire de Pierre Louÿs, et ceci dès son plus jeune âge !

Comme il l’explique dans son Journal, œuvre d’un très jeune adulte passionné de littérature et préoccupé par son baccalauréat, Louÿs se dépeint comme un jeune homme romantique en attente du grand amour  («  Il me semble que je suis fait pour aimer, et que je ne suis fait que pour cela. Je ferai des folies plus tard, si j’aime quelqu’un. Et j’aimerais mieux, c’est le fond de ma pensée en ce moment, j’aimerais mieux mourir ruiné, désespéré, ayant mes espérances déçues, et mes ambitions irréalisées, plutôt que de me dire dans mes derniers instants : personne ne m’a aimé, je n’ai aimé personne. Je n’ai pas encore de Premier Amour, mais cela m’apparaît dans l’avenir comme la félicité parfaite. »). Les Parisiennes qu’il croise  constituent son premier objet de fantasme (« Tout cela, c’est du rêve, hélas ! … et cependant j’ai toujours dans les yeux, sa silhouette blonde capuchonnée de bleu, et penchant la tête sous le bec de gaz… « viens, viens… viens… ») et malgré son aversion d’alors pour les cocottes, sa sensualité s’exprime déjà pleinement.

Ce romantisme doublé de sensualité se retrouve dans Les Chansons de Bilitis, chef-d’œuvre de la poésie en prose publié en 1894, dans lequel le poète, à travers les amours de Bilitis, personnage fictif de la Grèce Antique et rivale de la poétesse Sappho, fait l’éloge de la sensualité et de l’amour saphique. Chaque poème qui compose le recueil y apparaît comme un court récit autonome dédié à la gloire de Bilitis et de ses amours  (« Le premier me donna un collier, un collier de perles qui vaut une ville, avec les palais et les temples, et les trésors et les esclaves. »), et plus l’on avance dans le recueil, plus les pièces gagnent en sensualité (« La pluie fine a mouillé toutes choses, très doucement, et en silence. Il pleut encore un peu. Je vais sortir sous les arbres. Pieds nus, pour ne pas tacher mes chaussures. »)  Louÿs s’attellera ensuite à la rédaction des Chansons secrètes de Bilitis, pendant sulfureux du premier recueil et qui sera publié qu’en 1933 soit huit ans après la mort de Pierre Louÿs, pour cause de censure. Dans ce second opus, le décorum de la Grèce antique et le personnage de Bilitis sont surtout prétexte à une célébration des plus crues du corps féminin (« Leurs vulves ! Te dirais-je leurs vulves ? Oh ! replis de chair grasse et fine, lèvres longues de peau arrondie, bouche vivante, ailée, mobile… Et leur reflet dans l’eau bleuâtre ! Qui a vu cela étant jeune n’a plus le désir de voir le monde. ») qui annonce les plus grands écrits, et l’esthétique de notre auteur : magnifier la femme dans ce qu’elle a de plus sensuel et de plus sexuel.

C’est ce que fait Pierre Louÿs dans « La Femme », hommage audacieux et peu commun au corps féminin ! Cette œuvre est composée de 43 sonnets consacrés aussi bien à certaines parties du corps (« Vulve blonde », « La senteur des seins ») qu’à des pratiques sexuelles (« En levrette », « La sodomie par-derrière ») ou à des catégories de femmes (« Couturière ») ; le tout écrit dans une langue à la fois précise, technique (Louÿs ne craint jamais d’employer des termes anatomiques) et sensuelle, jouant sur les sonorités, les rythmes, et les doubles sens. Et c’est cette alliance qui fait la richesse et la singularité de son œuvre ! Qui d’autre que Louÿs saurait consacrer un poème entier à l’hymen, le décrivant comme un « pur chevalier défenseur de l’enceinte / Où le culte du Cœur se donne à la Beauté », sans oublier d’évoquer sa « voussure velue » ? Qui d’autre a su mieux que Louÿs décrire les sensations produites par un doigt s’introduisant dans un vagin (« Le sens-tu, comme il entre avec une chaleur, / Et se promène et te caresse toute rouge / Tandis que ton grand corps se contracte, et que bouge / Le clitoris extasié par la douleur. »), le tout entre dans une langue proche de l’incantation et propre à susciter le fantasme (« Tête et gargouille, bouche encore puérile, / Et trompe avec mon doigt consolateur l’ennui / De la trêve imposée à la vigueur virile. ») ? Personne bien sûr, et c’est ce qui fait de Pierre Louÿs un auteur culte, inégalable et inégalé !

Louÿs est littéralement l’homme qui murmure à l’oreille des femmes, celui qui semble connaître leurs pensées les plus intimes, les plus honteuses, les plus inavouables. Il sait ainsi, dans le roman d’apprentissage « Toinon », décrire les sensations qui s’emparent de deux jeunes pensionnaires accablées de désir (« Du bout de la langue je recueillis, sur la pulpe douce de ses seins, toute une rosée légère et délicieuse »), il sait évoquer « la fauve odeur » des femmes que renferment leurs « touffes secrètes ». Et c’est parce qu’il connaît si bien ce corps féminin que Louÿs n’est jamais vulgaire, mais toujours superbe.

Bien sûr, le personnage a ses zones d’ombres. Pierre Louÿs verse aussi dans le scabreux, dans le grivois, parfois sous couvert de l’humour, comme en témoigne sa version de « Cadet Roussel », qui devient chez lui « Cadet Rousselle » (« Cadet Rousselle a trois maîtresses
Rachel qui met ses poils en tresses / Lise et Nini qui n’en ont pas
 »), mais parfois de façon autrement plus outrancière (« Alors Rachel gonflant sa croupe / Qu’orne un plumet de poils en houppe /Lance une œillade et fait un pet, »). Louÿs est l’auteur qui vous fait découvrir les plus sombres recoins de la sexualité, et son œuvre constitue un enfer à elle seule.

Rien d’étonnant à cela quand on s’intéresse quelque peu à son parcours : né en 1870 dans une famille de magistrats, Louÿs perd sa mère très jeune et voit son éducation confiée à son demi-frère Georges, dont il restera proche toute sa vie. Des doutes subsistent quant à la vraie nature de leur relation : Georges aurait pu être le père de Louÿs, étant d’un âge proche de la mère de celui-ci tandis que le père officiel était beaucoup plus âgé. Louÿs vivra donc entouré de « mensonges romantiques et vérités romanesques », pour reprendre René Girard, et cet auteur décadent ne s’est peut-être vu que comme un pantin entouré de femmes. Il meurt à cinquante-cinq ans pauvre, à moitié aveugle et paralytique, et « épuisé par la drogue et la maladie » comme il le dira lui-même.

Il est aujourd’hui un auteur culte, célébré par une poignée d’initiés, et qui mérite d’être pleinement redécouvert. Lisez Pierre Louÿs, lisez-le à voix haute, demandez à ce qu’on vous le lise. Ainsi vous pourrez entendre ces mots :

« Sexe de la Femme, ô vulve éternellement adorable, muse aux grandes lèvres, aux cheveux en couronne, reste ouverte devant moi tant que j’écrirai ce livre. Pour parler d’amour, donne-moi des paroles douces comme le miel qui découle de toi, tendres comme la musique délicate de ta vulve. Dis-moi tes chaleurs. Explique-moi ton rut. Enseigne-moi ta jouissance. Fais passer en moi, pauvre mâle, les frissons effrayants des femmes ; et qu’à songer à elles j’apprenne à la comprendre par ta grâce. »

Si vous souhaitez en savoir plus, n’hésitez pas à découvrir l’application Un Texte Un Eros.