« Et je crus que j’étais dans un lieu de torture et non dans une maison de joie et d’amour » : Octave Mirbeau

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17 février 2016 à 11 h 30 min  •  Catégorie Chroniques littéraires, Culture Q par  •  0 Commentaires

Octave Mirbeau ! Lorsque vous prononcez ce nom, il n’est pas rare que votre interlocuteur fronce les sourcils et se demande si vous ne parlez pas de « Mirabeau », l’écrivain et homme politique du XVIIIème siècle. Pourtant, Octave Mirbeau existe bel et bien ! Surnommé « le seul prophète de son temps »  par Guillaume Apollinaire lui-même, Octave Mirbeau (1848- 1917), dont l’œuvre fut publiée en pleine Belle-Epoque, est un écrivain subversif et inclassable, libertaire et politiquement incorrect. Si son œuvre fut longtemps réduite à des succès de scandale à la dimension érotique, Octave Mirbeau est pleinement redécouvert aujourd’hui ! Attardons-nous sur deux œuvres de cet écrivain, ami de Pissaro, de Monet et de Rodin !

Le Journal d’une femme de chambre est sans nul doute le roman le plus célèbre d’Octave Mirbeau. Adapté au cinéma par Luis Buñuel en 1964 avec une formidable Jeanne Moreau dans le rôle-titre (et plus récemment par Benoît Jacquot avec Léa Seydoux), Le Journal d’une femme de chambre relate les mésaventures professionnelles d’une femme de chambre, Célestine, que l’on suit dans les différentes maisons où elle est employée. Féroce satire sociale, le roman explore à loisir les dessous de la bourgeoisie, entre grivoiserie et franche dépravation. C’est avec un voyeurisme des plus délicieux que le lecteur pénètre, avec Célestine, à l’intérieur de grandes maisons. Derrière les portes closes et dans la moiteur des draps froissés, on découvre des employeurs adeptes du fétichisme ou de l’onanisme, des maîtresses de maisons qui cachent dans leurs livrets de messe des images pornographiques : « Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes… sexes mêlés, confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exaspérés… Des nudités dressées, arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes, en processions de croupes soudées l’une à l’autre… » [1] La narratrice, partagée entre la condamnation d’un relâchement moral et une curiosité concupiscente, regagne peu à peu le pouvoir sur ses maîtres et maîtresses qui l’implorent de ne pas dévoiler leurs vilains petits secrets ! C’est donc à travers le spectre de l’érotisme qu’Octave Mirbeau revisite le thème des maîtres et valets et nous offre un autre regard, à la fois dérangeant et juste, sur la bourgeoisie de la Belle Epoque.

Mais attardons-nous surtout sur le très méconnu et magnifique Jardin des Supplices ! Publié une année avant Le Journal d’une femme de chambre, ce roman inclassable, qualifié par Mirbeau lui-même de « pages de crime et de sang », raconte le voyage, teinté d’horreur et de lubricité, d’un occidental en Orient. Guidé par une Anglaise, Clara Watson, aussi belle que perverse, le narrateur découvre les mœurs sexuelles des orientaux ainsi que leur conception de la torture, à travers la visite du bagne de Canton, en Chine. Après avoir assisté à d’indicibles actes de barbarie, évoqués avec une description aussi clinique que perverse, le narrateur découvre un bagne entièrement vampirisé par le sexe et l’érotisme, comme dans un univers panthéiste où tout ne serait que sexe, et ode au phallus ! Ainsi le jardin exotique du bagne est décrit d’une façon inoubliable par son jardinier. Le jardin est en effet perçu tel un véritable harem au sein duquel chaque fleur serait une courtisane : « Et elles le font tout le temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu’à ça… Et comme elles ont raison !… Perverses ?… Parce qu’elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu’elles satisfont à l’unique besoin de la Vie, qui est l’amour ?… » [2] Sous la plume d’Octave Mirbeau, un « banal » jardin d’Eden  devient un véritable temple de Sodome ! On n’avait jamais parlé des fleurs de cette façon, et c’est absolument magique ! Les prisonniers du camp quant à eux semblent pareils à des pantins désarticulés dont les dernières forces vitales seraient dédiées à l’onanisme.

Le voyage au bout de l’horreur de nos deux compagnons trouvera son accomplissement dans la visite d’une maison close, où fumeurs d’opium, prostituées et clients se côtoient dans d’infernales bacchanales. C’est un opéra de soupirs, de gémissements et de râles qui semble se jouer derrière chaque porte de l’établissement (« C’était, devant chaque porte où nous passions, des râles, des voix haletantes, des gestes de damnés, des corps tordus, des corps broyés, toute une douleur grimaçante qui, parfois, hurlait sous le fouet de voluptés atroces et d’onanismes barbares. » [3]), où, encore une fois, la douleur ne peut se départir du plaisir.

Derrière l’évocation fascinante d’un Orient aux relents colonialistes, Octave Mirbeau nous rappelle que le plaisir et l’érotisme sont des données à la fois culturelles, sociales et historiques ; et que le plaisir n’est pas forcément le même en France, ou au fin fond de la Chine. C’est paradoxalement la thèse adverse qu’il semble démontrer dans Le Journal d’une femme de chambre puisqu’on jouit des mêmes choses au sein de la domesticité comme de la bourgeoisie !

Que vous soyez d’humeur française et badine, ou fasciné par les vapeurs d’opium de l’Orient, nous ne pouvons en tout cas que vous recommander la redécouverte d’Octave Mirbeau !

 

[1] Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Chapitre 6, 1900
[2] Mirbeau, Le Jardin des Supplices, Deuxième partie, chapitre 6, 1899
[3] Mirbeau, Le Jardin des Supplices, Deuxième partie, chapitre 10, 1899

 

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