Lettres à mon utérus

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27 avril 2016 à 10 h 58 min  •  Catégorie Chroniques littéraires, Culture Q par  •  0 Commentaires

L’utérus sur le devant de la scène

Plus médicalisé que son voisin le vagin, déjà objet de monologues [1] depuis un certain temps, moins contestataire que son ami le clito, l’utérus est cet hôte qui fait directement penser à la maternité et qu’on ne présente plus. Et pourtant, hors du domaine scientifique, il reste tabou, confiné à la sphère privée, peu prompt à occuper le devant de la scène. Or il mérite qu’on le sorte de son carcan imposé, qu’on l’évoque sans complexes et avec franchise.


C’est chose faite dans « Lettres à mon utérus », un ouvrage collectif dirigé par Marlène Schiappa, sorti en mars aux Editions de la Musardine. Seize femmes « 
artistes, journalistes, comédiennes, féministes, spécialistes de l’érotisme ou de la maternité ou des deux » se sont prêtées à l’exercice de tutoyer la petite poire logée au cœur de leur bas-ventre.

Démarche pour le moins inhabituelle que d’écrire une lettre à son utérus. Et pourquoi pas ? Renouer avec notre corps dans un rapport plus sain est dans l’air du temps, mais personne n’avait encore osé demander à des femmes de s’adresser entre quatre yeux à cet organe si connoté ; irrémédiablement associé au féminin, à la fois très connu et très intime, il est souvent méprisé, source de tous les maux, ou au contraire glorifié, symbole suprême de la vie donnée.

Rédigées chacune dans un style unique, ces lettres au contenu personnel ont toutes leur charme. On se délecte de ces confidences particulières, on découvre avec bonheur ces univers variés. Si l’on est du même sexe, on se reconnaît forcément dans l’une ou l’autre missive – et ça fait du bien ! -, voire un peu (beaucoup…) dans chacune d’elles. Mais ce livre préfacé par un homme, « postfacé » par un autre, n’est pas réservé qu’aux femmes, et j’invite les lecteurs masculins à en ouvrir les pages, par envie, par curiosité, et plus encore.

Selon leur personnalité, leur sensibilité, leur parcours de vie, les auteures nous dévoilent la relation qu’elles ont entretenu (ou pas), et entretiennent encore avec leur utérus et ses déclinaisons. Tout y passe : les règles, leur absence, la grossesse, son absence, la sexualité, les inconforts, les souffrances, les maladies, mais aussi les attentes, les (non-) désirs, les déceptions et les joies liées à cette « matrice » aussi discrète que tapageuse quand elle s’y met.  C’est que l’utérus, sacré coco, cristallise beaucoup d’émotions autour de sa personne. On s’émeut de ce rapport complexe, d’amour-haine ou même d’indifférence assumée, et de la confiance que nous font les auteures de nous le révéler.

J’ai pris énormément de plaisir à parcourir cet ouvrage, qui se dévore ou se lit par petites touches en fonction de l’envie/l’humeur du moment. C’est drôle, émouvant, étonnant, captivant, original, direct ou poétique, sans tabou, preuve que ce terme chargé en stéréotypes peut s’appréhender avec un regard neuf. Ce délicieux livre donne habilement la parole aux femmes, personnes les mieux placées pour évoquer cet organe dont elles ont été trop souvent dépossédées, organe que la société n’a cessé de s’approprier pour le porter aux nues ou le descendre en flammes.

Ce délicieux livre donne envie de s’y mettre aussi : et si j’écrivais une lettre à mon utérus, tiens ?  En voilà une bonne idée.

[1] Les Monologues du vagin est une pièce de théâtre écrite par Eve Ensler, parue en 1998, devenue un grand succès et jouée dans le monde entier.

« Lettres à mon utérus », Ed. La Musardine

Lettre à mon utérus

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