Dans La Preuve par le miel, à mi-chemin entre l’essai et le journal intime, Salwa Al-Neimi, poétesse syrienne installée à Paris, fait chanter la voix du désir féminin en toute liberté et la pimente de citations tirées de textes érotiques arabes anciens. Gros succès dès sa sortie en 2007, le livre a défrayé la chronique dans les pays arabes.

« L’enchevêtrement est organique »

Et c’est exactement cela : la forme rejoint le fond pour rendre compte avec légèreté et volupté de l’importance aux yeux de la narratrice des livres classiques de la littérature érotique arabe. Elle nous raconte à quel point ils font partie intégrante de sa propre expérience des plaisirs charnels. « Selon moi, l’arabe est la langue du sexe », affirme-t-elle, dans sa volonté d’établir un continuum entre les livres et le lit. Constatant que ses lectures clandestines sont devenues à la mode, le jardin secret se mue en jeu anodin, puis en discipline universitaire.

Le Penseur et les autres

Le Penseur, son amant avec un grand A, hante ses jours et ses nuits et fait écho à ces œuvres tant aimées. Il y a un avant et un après le Penseur (« av. P. et apr. P. »), lequel a cette réflexion tellement exquise : « avant toi, je n’avais jamais connu de femme dont on pouvait lire sur le visage son érection ». L’Amant a de la suite dans les idées : « Entre chaque position, il répétait : J’ai une idée. Il n’était jamais à court d’idées. Et moi, j’aime la philosophie, le monde des idées. Je l’ai appelé : le Penseur. »

D’autres hommes interviennent en filigrane, avec drôlerie parfois, ou pris en flagrant délit de maladresse, et toujours surnommés : le Rapide, le Voyageur, L’Eloigné, l’Editeur, Le Poète, la Toupie…ne font que passer, laissant à notre imagination le soin de nous les représenter. Toujours au centre, la narratrice mène la danse, se dévoile par étapes, une Porte après l’autre, avec sensualité et juste ce qu’il faut de mystère. Elle nous met d’ailleurs au parfum: « j’ai appris à être la seule gardienne de mes nuits ».

Le Penseur y occupe toutefois une place bien particulière. Elle nous en révélera le pouvoir catalyseur, sans pour autant lui abandonner sa propre puissance: « le Penseur n’a fait que lever le voile sur ce que j’avais déjà rassemblé pour le vivre. Il est arrivé pour que j’accède au sens. Il ne me l’a pas donné ; je l’ai trouvé en lui. »

C’est une aventure entre deux corps qui pourrait paraître bien ordinaire, mais l’auteure transcende le réel et nous parle de cul avec poésie. Leurs rencontres érotiques sont délicieusement exposées à notre regard, alors que les écrivains arabes y mettent leur grain de sel de temps à autre, sans prendre de gants : « lorsqu’il est question de con, de bite et de baise, ceux qui se prétendent ascètes et abstinents font mine d’être dégoûtés et se renfrognent. La plupart sont aussi pauvres en savoir, générosité, noblesse d’âme et dignité qu’ils sont riches en fausseté et fourberie. Ces mots ont été inventés pour être employés. C’est un non-sens que de les inventer pour ne pas les utiliser. » (Al-Jahez, IXiè siècle).

Linguistiquement parlant

Car il est également question de linguistique, et quand l’auteure dénonce l’hypocrisie actuelle, (« en arabe, de nos jours, le mot « baiser » est banni »), on aurait envie de s’amuser à enrichir la littérature, arabe ou non, de nombreux synonymes, ceux qui désignent le clitoris, par exemple.

Bien accueillie en France, la traduction française nous est livrée dans un style fluide, sans fioritures, presque pur – qu’on pourrait dire imprégné des vapeurs d’eau du Hammam, d’ailleurs évoqué avec justesse, notamment pour souligner l’importance de l’élément « eau ». Au fil des pages, les mots jaillissent de la plume d’une femme libre, tandis qu’on sent peser le poids de la morale et de la censure: « j’ai l’esprit polygame, je le sais, comme presque toutes les femmes. Ils nous ont appris le contraire, mais je sais que je le suis par nature. ».

Le livre baigne dans une jouissive érudition sans se noyer dans l’intellect et fait la part belle aux sens, conjuguant douceur et animalité, dans un langage ludique. On goûte la peau à travers des phrases finement agencées ; on sent le désir, on perçoit le plaisir féminin, on aime les effluves du jasmin, du thym ou de l’oranger. Erotiquement parlant, le récit pourrait néanmoins en laisser quelques-uns/unes sur leur faim.

Secrets de femmes

Et puis, il y a les confidences entre femmes recueillies à Paris, Damas ou Tunis. Des histoires secrètes, des histoires de sexe vécues dans la duplicité, avortées, des rêves brisés par la tradition avec laquelle il faut composer, et cela sans avoir reçu d’éducation sexuelle appropriée. La narratrice confie elle aussi que « personne ne m’a rien appris ».

On peut supposer qu’il en est de même pour Salwa Al-Neimi, née à Damas où elle étudia la littérature arabe, avant de s’installer Paris au cours des années 1970. Chargée de presse au département de communication de l’Institut du monde arabe, auteure de plusieurs ouvrages, tous écrits dans sa langue maternelle, elle nous offre dans La Preuve par le miel, un texte agréable à lire, intelligent et sensuel, plaidoyer contre l’obscurantisme à contrepied de certains clichés sur le monde musulman.

La Preuve par le Miel, 182 p., Ed. Robert Laffont, 2008 (version papier), 2011 (format numérique).