Ce livre est bien plus que des histoires de cul, c’est l’histoire d’une quête. Une histoire vraie, touchante, racontée avec sincérité. Une recherche d’identité et de sens par le biais des sens et de la sexualité. Une quadragénaire explore ses désirs et sa féminité, défiant les conventions sociales et choisit ensuite de partager son expérience à travers ce récit autobiographique. Avant d’arrêter son emploi à plein temps pour se consacrer à l’écriture de ce livre, Robin Rinaldi était journaliste dans plusieurs revues et quotidiens américains, pour ensuite  travailler comme rédactrice en chef d’un magazine à San Francisco. Actuellement, elle vit à Los Angeles et termine une formation pour devenir professeure de yoga.

Son existence prend un tournant décisif quand, à près de quarante-trois ans, elle est mise au pied du mur par le refus définitif de son mari d’avoir un enfant. Ce qui n’était pas vraiment un problème au début de leur vie commune le devient au cours du temps. Au bout de dix-huit ans de mariage, Scott campe sur ses positions et décide de se faire vasectomiser. Si Robin respecte son choix, elle l’accepte très mal et se sent dépérir de l’intérieur, dans ce cocon certes sécure, mais qui lui semble à présent insipide. Pour redonner un sens à sa vie, elle propose à Scott de faire l’expérience d’un mariage ouvert. Chacun vivra de son côté en semaine, libre de fréquenter d’autres partenaires sexuels, et les époux se retrouveront dans la maison conjugale le week-end. Moyennant quelques règles établies, son mari accepte et la parenthèse commence. Combien de temps durera-t-elle ? Je vous laisse le découvrir au fil des pages.

Alors que le « démon de midi » chez les hommes est un sujet fréquemment abordé, il est plus rare de lire les remises en question d’une femme mûre pour enrichir sa vie sexuelle. Encore une preuve que désir et plaisir féminins sont bien tabous.

Refusant de se laisser enfermer dans une vie qui ne lui ressemble plus, l’auteure prend son destin en main. Robin va jusqu’au bout de ses fantasmes. Elle espère se trouver, éclaircir les zones d’ombre qui l’empêchent d’avoir une vie sexuelle épanouie. Très humaine dans ses ambivalences, ses indécisions et ses contradictions, on pourrait lui reprocher de vouloir préserver la stabilité qui la lie à Scott, tout en allant découvrir ailleurs ce qui lui manque. Veut-elle le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière ? Pour ma part, je trouve assez rafraîchissant et libérateur l’envie d’une femme de sortir des cases pour se sentir vivre.

Robin a le courage de la transparence (sans qu’elle soit totale), malgré les difficultés que cela comporte au quotidien. Combien de femmes et d’hommes oseraient prendre ce risque-là, surtout dans une société américaine encore très puritaine ? Ose-t-elle ce que beaucoup de femmes aimeraient vivre ? Ce peut être inspirant !

Ce livre aborde des questions fondamentales en matière d’intimité : comment, dans le cadre du couple, concilier les besoins de stabilité et de sécurité ? Ceux de légèreté, de mouvement, de variété qui peuvent nous permettre de découvrir une part inconnue de nous-même, devenir plus complet, et particulièrement pour les femmes, d’explorer notre féminité ? Faut-il nécessairement renoncer à certains désirs, faire des concessions parce qu’on ne pourrait pas « tout avoir » ? Qu’est-ce qui peut être réalisé au sein du couple, et qu’est-ce qui concerne d’éventuelles attentes irréalisables avec son partenaire ? Quels besoins devons-nous combler nous-mêmes plutôt que de les chercher en autrui ? Comment accepter l’autre tel qu’il est et le désinvestir de ce que l’on projette sur lui ? L’aventure de se réconcilier avec soi-même peut-elle avoir lieu quand on est en couple ?

Puisqu’une grossesse lui promettant soi-disant l’épanouissement suprême et d’accéder à la quintessence de la féminité, n’est décidément pas à l’ordre du jour, Robin choisit d’explorer sa féminité autrement. Le sexe lui en donne l’occasion rêvée. De nos jours, la pression sociale reste forte pour faire croire, à tort, aux femmes qu’elles ne se réaliseront pleinement que dans la maternité. Robin est forcément marquée par cette empreinte sociétale. Son cheminement intérieur est donc très intéressant. Il montre l’importance du lien au corps et aux émotions pour pouvoir se sentir complètement femme, que ce soit dans le contexte de la naissance d’un enfant ou non.  L’image que la femme renvoie socialement est alors tout autre : une femme devenue mère acquiert généralement une aura de respectabilité, un statut bien défini. Celle qui assume pleinement sa sexualité, se libérant de certaines injonctions tenaces ne jouit pas du même prestige. Elle aurait plutôt tendance à déranger. Bien sûr, les deux possibilités d’être « femme » ne sont pas incompatibles, et on pourrait dire qu’il existe autant de formes d’épanouissement possibles que de femmes.

On oppose souvent les images psychanalytiques, par ailleurs réductrices, de « la maman » et « la putain » censées représenter des rôles féminins et constitutives de la sexualité masculine selon Freud, mais qu’en est-il de la version pour les femmes ? On imagine qu’elle existe. Ici, Scott ne veut pas être père mais représente la sécurité pour Robin ; en quelque sorte, il a aussi joué un rôle paternel vis-à-vis d’elle. Alors qu’elle a cruellement besoin de se sentir vivante, qu’elle recherche l’audace, l’inventivité, la bestialité dans sa vie sexuelle, Robin peut-elle trouver en Scott à la fois le mari rassurant et l’amant passionné ? Prendrait-elle son envol pour s’affranchir d’une forme de tutelle patriarcale exercée plus ou moins consciemment sur elle ?

Cet ouvrage est, à mes yeux, féministe, car il aborde un thème peu souvent raconté du point de vue d’une femme. On aime que Robin aille à la découverte de ses émotions, de ses sensations corporelles, qu’elle parte à la recherche des trésors que recèle sa sexualité. En cela, il est très puissant. Personne ne prend le pouvoir sur elle, c’est elle qui se réapproprie le sien à travers ses diverses expériences sexuelles. Robin n’en fait qu’à sa tête, quitte à faire souffrir son mari, un peu pour se venger, elle ne le niera pas. Elle vit pour elle, défie les normes sociales, se positionne comme femme à part entière dans toutes ses dimensions.  Aussi, cette histoire pose la question de la fidélité, et je me réjouis qu’elle soit ici abordée du point de vue d’une femme.

Le style est clair, fluide, agréable à lire. Les scènes de sexe sont courantes et variées. Elles se calquent sur la personnalité des partenaires, l’ambiance et l’humeur du moment. On reste un peu sur sa faim en termes d’érotisme. Les ébats semblent décrits avec une certaine distance, comme si Robin les vivait de l’extérieur, et c’est un peu dommage.

Je salue sincèrement la démarche de cette femme à laquelle j’ai pu m’identifier. Moi aussi, j’ai quarante ans, pas d’enfant et je reconstruis ma sexualité suite à des violences sexuelles. (voir mon article sur la sexualité après un inceste).

La Parenthèse Incandescente, de Robin Rinaldi.
Date de parution : 10 septembre 2015
Éditeur : Le Cherche midi Éditeur
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Florianne Vidal
Nombre de pages : 401
Prix : 18,80€