Dans son autobiographie écrite en collaboration avec Marion Van Renterghem, grand reporter au Monde, Loubna Abidar se raconte au travers des principaux événements de sa vie. Elle évoque son parcours depuis son enfance maltraitée jusqu’à son agression, en novembre dernier, consécutive à la sortie du film « Much Loved », dans lequel elle interprète une prostituée marocaine. Sélectionné à Cannes en 2015 et aux Césars cette année, ce long métrage de Nabil Ayouch a connu un succès international, mais fut interdit au Maroc pour outrage aux « valeurs morales » et à la « femme marocaine ».

Tout au long du récit, j’ai éprouvé tantôt de l’empathie, de l’admiration, ou de la colère. Et aussi une certaine tendresse. La débrouillardise, la force de caractère et la franchise de l’auteure sautent aux yeux et m’ont touchée. Je me suis facilement identifiée à la petite fille rêveuse, puis à l’adolescente éprise de liberté. J’ai aimé l’énergie de vie incroyable que la jeune femme déploie pour se construire, palpable de bout en bout.

Au-delà de ça, l’histoire offre une plongée dans la vie quotidienne des Marrakchi – les habitants de Marrakech – qui nous transporte dans l’ambiance méditerranéenne du Maroc urbain, lourde et festive à la fois. Loin des stéréotypes, sans fausse pudeur ni misérabilisme, les choses sont dites, et l’atmosphère bien rendue.

Le livre dépeint l’hypocrisie d’une société patriarcale et machiste adepte du double discours. L’interdiction du film, ayant pour sujet la prostitution au Maroc, en est le témoignage ultime.

Dans cette société, le sexe des femmes est officiellement tabou et, s’il revêt l’apparence d’un symbole de pureté, il est en fait méprisé. La confusion est de mise, puisque les actrices sont considérées comme « des putes », en tout cas, d’après la grand-mère de Loubna. La virginité avant le mariage est exigée, alors que les viols d’enfant sont courants dans les familles, selon l’auteure.

Bouc-émissaires bien pratiques, les prostituées sont rabaissées, ce qui n’empêche pas, là comme ailleurs, le système prostitueur d’être une industrie florissante aux nombreux clients, locaux ou étrangers, du monde arabe ou non. Le récit montre combien la prostitution n’est pas choisie, mais subie par les femmes pour faire vivre leur famille, ou pour échapper à celle-ci et aux abus sexuels commis par les hommes. Pour sortir de la misère. On pense forcément à ce qui se passe ici aussi.

Le parcours de Loubna Abidar témoigne de l’énorme difficulté pour une femme, dans une société marocaine restée très traditionnelle, de s’en sortir si elle refuse de se soumettre aux hommes et souhaite rester maître de son destin, en ce compris de sa sexualité. En refermant le livre, c’est la sidération qui l’emporte, de réaliser à quel point il n’est pas bon de vouloir être une femme libre au Maroc.

Et sans cesse, au fil des pages, même si j’ai ressenti cette chape de plomb peser sur les marocaines, je n’ai pu m’empêcher de comparer la situation avec ce que peuvent vivre les femmes en quête de liberté ici. Et qu’est-ce qu’une femme « libre » au fond ? Libre de vivre réellement sa vie ? Libre de ses désirs ? Honnêtement, est-ce si facile dans nos pays du nord ? Je ne crois pas.

Devant la violence des réactions auxquelles l’auteure doit faire face, celle-ci se réfugie en France, où elle se sent pleinement accueillie et reconnue. Cependant, nous savons bien que le patriarcat chez nous n’appartient pas encore au passé. L’air irrespirable qui transpire des lignes de « La Dangereuse » ne doit pas nous le faire oublier.

La Dangereuse
Loubna Abidar – Marion Van Renterghem
Stock – 196 pages