Qui dit « littérature érotique du XVIIIème siècle » pense immanquablement au marquis de Sade, l’auteur que la postérité a choisi de retenir. Néanmoins, le siècle de Louis XV et des Fêtes galantes aura donné lieu à pléthore d’œuvres érotiques, bien souvent autour d’un même thème : l’évocation, non sans ironie, des mœurs licencieuses régnant dans les monastères et couvents de l’époque.

C’est ce dont il est exactement question dans le très sulfureux Histoire de Dom B***, portier des Chartreux, publié en 1741 et attribué à Jean-Charles Gervaise de Latouche, un avocat au Parlement de Paris dont on ne sait rien ou presque hormis son activité en tant qu’auteur d’œuvres érotiques (Mémoires de Mademoiselle de Bonneval).

Une éducation sexuelle et sentimentale à la vitesse grand V

Si Histoire de Dom B***, portier des Chartreux a d’abord circulé clandestinement lors de sa parution en 1741, il fit très rapidement l’objet d’une grande curiosité et ne cessa d’être réédité, sous le manteau, tout au long du XVIIIème siècle. Le roman, à la lisière du roman d’apprentissage, relate les aventures de Saturnin, un jeune homme de treize ans qui a été élevé par un jardinier, Ambroise, lui-même marié à Toinette. Dès son plus jeune âge, Saturnin semble déjà présenter certaines dispositions, et l’œuvre se veut une éducation sexuelle et sentimentale avançant à vitesse grand V. Ainsi, notre héros découvre très tôt les joies du voyeurisme en surprenant Toinette, par un après-midi d’été, avec un homme d’Eglise, qui n’est bien sûr pas son mari (« En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas quelque trou à la cloison, j’en sentis un qui était couvert par une grande image. Je la perçai et me fis jour. Quel spectacle ! Toinette nue comme la main, étendue sur son lit, et le père Polycarpe, procureur du couvent, qui était à la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette, faisant… quoi ? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur eut ordonné de peupler la terre, mais avec des circonstances moins lubriques »[1]).

Eminemment frappé par cette scène fondatrice, Saturnin découvre les joies de la masturbation et de la rêverie érotique et il n’aspire désormais qu’à une chose : forniquer avec la jeune Suzon, sa sœur de lait… (« Je l’avoue à ma honte, il ne m’était pas encore venu dans l’esprit de jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui convoitais toutes les filles que je voyais.[2]). C’est à l’issue d’un hilarant dialogue que l’audacieux jeune homme parviendra à ses fins : « — Les hommes, lui répondis-je, ont une machine à l’endroit où vous avez une fente : cette machine se met dans cette fente, et c’est là ce qui fait le plaisir qu’une femme a avec un homme ; veux-tu que je te fasse voir la mienne ? mais à la condition que tu me laisseras toucher à ta petite fente : nous nous chatouillerons : et nous serons bien aise. »[3]

Car d’audace, et c’est là tout le sel de ce roman, Saturnin n’en manque pas !  Sorte de Candide voltairien à la lubricité et l’appétit sexuel dévorants, Saturnin et sa verve pénétrante n’ont aucun souci à verbaliser son désir avec la plus grande ingénuité. C’est ce qui amuse les femmes, c’est ce qui ne peut qu’amuser le lecteur. Et c’est d’ailleurs cette absence totale de duplicité, habituellement si présente dans les romans libertins du XVIIIème siècle, qui lui permet d’atteindre une femme plus âgée et plus expérimentée, Mme Dinville, avec laquelle il découvre les joies du cunnilingus ! Gervaise de Latouche évoque d’ailleurs cette pratique avec une précision et une volupté telles que le passage ne pourra que ravir n’importe laquelle de ses lectrices (« Mon corps étendu sur son corps nageait dans une mer de délices, je lui dardais ma langue le plus avant que je pouvais, j’aurais voulu y mettre la tête, m’y mettre tout entier ! Je suçais son clitoris, j’allais jusqu’au fond puiser un nectar rafraîchissant, plus délicieux mille fois que l’imagination des poètes faisait servir sur la table des dieux par la déesse de la Jeunesse, à moins que ce ne fût le même et que la charmante Hébé ne leur donnât son conin à sucer ; si cela est, tous les éloges qu’ils ont donnés à cette boisson divine sont bien au-dessous de la réalité. »[4]) ! L’aspect instructif ou éducationnel du livre est d’ailleurs renforcé par les dialogues entre Suzon et Saturnin, véritablement didactiques. Saturnin et Suzon apprennent chacun l’un de l’autre (Saturnin lui décrit le fonctionnement du vit, encore une fois non sans humour) et chaque leçon théorique et anatomique est suivie d’un passage à la pratique !

Humour et provocation

Histoire de Dom B***, portier des Chartreux pourrait n’être qu’une joyeuse et franche célébration du plaisir sexuel, mais ce serait sous-estimer les intentions de Gervaise de Latouche et passer à côté de son ton faussement ingénu, et véritablement provocateur. Le personnage de Suzon, sœur de lait de Saturnin, permet l’instauration d’un récit enchâssé et d’un épisode incontournable à tout roman libertin du XVIIIème : celui de l’évocation des turpides des sœurs d’un couvent, et de l’hypocrisie de l’Eglise ! Suzon, à la grande surprise de Saturnin, évoque ses souvenirs de couvent et s’avère bien plus savante que le jeune homme. Elle raconte comment la sœur Monique, un soir d’orage, s’est retrouvée dans son lit (« Je me laissai prendre la main, qu’elle porta aussitôt à sa fente, et elle me dit de la chatouiller avec mon doigt dans le haut de cet endroit, je le fis par amitié pour elle. »[5])  ou comment elle a appris à se servir d’un godemiché, avec une précision des plus surprenantes.

Pourquoi lire aujourd’hui Histoire de Dom B***, portier des Chartreux ?

Loin de la noirceur d’un marquis de Sade (à mon sens bien trop surévalué), plus osé que les aventures de Margot la ravaudeuse, Histoire de Dom B***, portier des Chartreux est un roman véritablement drôle, jouissif, et qui est, dans son évocation du plaisir sexuel, étonnamment moderne. C’est pour moi LE chef-d’œuvre de la littérature érotique du XVIIIème siècle, et il mérite une entière et pleine réhabilitation !

Vous avez aimé Histoire de Dom B***, portier des Chartreux  et souhaitez poursuivre l’aventure ? L’inénarrable Saturnin n’est pas sans évoquer le jeune Roger, héros des Exploits d’un jeune Don Juan, roman de commande de Guillaume Apollinaire qui relate l’initiation sexuelle d’un jeune homme, lors de son séjour dans la propriété familiale, à la campagne !

 

[1] Gervaise de Latouche, Histoire de Dom B***, Portier des Chartreux, Première partie, 1741
[2] Gervaise de Latouche, Histoire de Dom B***, Portier des Chartreux, Première partie, 1741
[3] Gervaise de Latouche, Histoire de Dom B***, Portier des Chartreux, Première partie, 1741
[4] Gervaise de Latouche, Histoire de Dom B***, Portier des Chartreux, Première partie, 1741
[5] Gervaise de Latouche, Histoire de Dom B***, Portier des Chartreux, Première partie, 1741

 

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