Dorothy Parker, femme de lettres née en 1893 et décédée en 1967 dans le New Jersey, est connue pour son regard critique sur la société du 20ème siècle et son humour caustique.

La vie à deux, paru en 1983 en France, est un recueil de nouvelles absolument grinçant et savoureux. Les 16 récits que nous offre l’auteur nous plongent dans différentes sphères socio-culturelles et s’imposent comme autant de fresques réalistes sur le couple. La première nouvelle « Quel dommage ! » donne le ton. Le recueil s’ouvre sur une discussion entre deux amies qui tiennent des propos d’une banalité sans commune mesure, dont Dorothy Parker sait souligner le ridicule et le non-sens,  sur un couple qui vient de se séparer : « Je crois que je n’ai jamais appris une nouvelle plus déprimante. On m’aurait dit ça de n’importe quel autre couple, passe encore ! Mais les Weldon ! ». N’avons-nous pas tous pensé cela au moins une fois d’un couple d’amis ?

Et la première phrase qui semble donner le ton de La vie à deux apparaît dès les premières pages : « De quoi pouvaient bien parler les gens mariés quand ils étaient seuls ensemble ? ». N’est-ce pas la fragilité du couple, le moment où deux indépendances se transforment en deux solitudes ? Ce moment où les choses basculent et où les failles de l’autre, charmantes au départ, ne suscitent plus qu’agacement et mépris. Le mépris… Ce regard qui, une fois posé sur l’autre, condamne définitivement la relation.

L’auteure n’épargne pas les femmes. L’ancienne séductrice, l’amante éperdue, l’épouse délaissée, etc… autant d’images qui suscitent chez le lecteur tantôt de la sympathie, tantôt de la pitié. Dans « Le coup de téléphone », la protagoniste attend un appel de l’homme qu’elle aime.  Désespérée en voyant l’heure passer, elle traverse des phases de rationalisation intense et des phases d’invention de stratagèmes plus absurdes les uns que les autres : « Je sais qu’il ne faut pas passer son temps à téléphoner aux hommes. Je sais qu’ils ont horreur de ça. Si on le fait, ils sont persuadés qu’on tient à eux, qu’on ne peut pas se passer d’eux et ils vous détestent à cause de cela. »

Vous pourriez me reprocher le fait de ne citer que des phrases répondant à des clichés. Mais c’est là tout le talent de Dorothy Parker ; camper subtilement les personnalités de chacun. La réflexion que l’on pourrait penser banale surgit alors avec pertinence et tendrait à ne révéler qu’une chose : toute histoire ressemble aux autres. Pourrait-on dire que les comportements humains en matière de sentiments amoureux répondent essentiellement à des codes et sont par là-même répétitifs ? Seul le cadre changerait. C’est aussi le recours à ces phrases stéréotypées qui permettent au rire, même jaune, de s’insinuer dans les nouvelles et de conférer une atmosphère particulière à des récits de vie souvent bien tristes.

Madame Hazel, la « chic » fille, toujours courtisée mais qui n’a jamais vraiment eu de chance avec les hommes finira par sombrer dans l’alcoolisme et la solitude, mais toujours avec un homme auprès d’elle. Rose, maîtresse passive et sympathique dans « Monsieur Durant » affrontera seule certaines difficultés sans sourciller et sans perturber la petite vie paisible de son amant.

Les portraits des figures masculines sont aussi très cinglants. L’amant de Rose emblématise la lâcheté, Hobie dans « Le calme avant la tempête », le mensonge. Ces deux récits laissent d’ailleurs transparaître l’une des subtilités de l’écriture de Dorothy Parker, celui de laisser la place dans le texte aux sous-entendus et aux non-dits – écueil par excellence de la vie de couple et de la vie de famille, non ?

Seulement, force est de constater, que sentimentalité et mièvrerie sont bien souvent l’apanage des personnages féminins. Nous avons évoqué « Le coup de téléphone » mais que penser de Kit dans « Le calme avant la tempête » :

« Bonsoir Kit, dit-il.

– Eh bien, bonsoir… Je regrette que cela finisse ainsi, mais si tu n’as pas envie de changement, je n’y peux rien. Tu ne peux pas tout avoir les autres et moi. Bonsoir Hobbie.

– Bonsoir Kit.

–  C’est trop bête de se quitter comme ça tu ne trouves pas ? »

Kit cherche ici à relancer le dialogue en vain et laisse ainsi l’homme prendre le dessus. La posture de la femme en demande est récurrente. A ce sujet une des nouvelles s’intitule « Sentimentalité ». Une femme vient de rompre avec l’homme qu’elle aimait : « Je ne dois plus penser à lui. Ne plus penser à lui : autant dire ne plus respirer, ne plus entendre, ne plus voir. Arrêter le sang dans mes veines. » Serait-ce féminin de considérer que le monde perd son sens quand l’autre n’est plus là ? Heureusement, le personnage a cette phrase qui vient nuancer le tableau : « Je vais essayer de calmer mon pauvre cœur et d’être comme toutes ces femmes qui sont fières d’avoir le cœur sec et de ne pas se souvenir. » De quel côté vaut-il mieux être ? Sentimentale ? Ou froide ? Dorothy Parker vise juste dans toutes les interrogations qu’elle suscite. Toujours.

Le comble du sarcasme pointe lorsque le lecteur se rend compte que le titre du livre est emprunté à une nouvelle qui met en scène un couple en partance pour sa lune de miel. Inéluctablement, le récit relate une dispute passagère sur un sujet d’une futilité évidente et à la jeune épouse de dire : « Quand je pense à tous ces gens qui gâchent leur vie en se disputant pour des riens. Oh je ne veux pour rien au monde ressembler à ces deux-là, chéri. » Ne serait-ce pas là la crainte de tout couple et le sort de la majorité d’entre eux ?

Johanna