« Je t’enculerai jusqu’à la racine de ma queue et te ferai crier de douleur en défonçant ce beau derrière qui ne mérite pas autre chose » : c’est par ces mots que Wilhelm de Kostrowicki, mieux connu sous le nom de Guillaume Apollinaire (1880-1918), s’adresse en 1915 à Louise de Coligny-Châtillon, dans une lettre rédigée sur le front. Louise de Coligny-Chatillon, que « Gui » surnomme  « Lou », est une belle et infidèle aristocrate avec laquelle le poète entretiendra une relation brève mais des plus ardentes, et les Poèmes et Lettres à Lou font partie des chefs d’œuvre de la littérature amoureuse française.

Si l’on connaît souvent l’Apollinaire auteur du « Pont Mirabeau », des Calligrammes, ou de « Si je mourais là-bas », chanté par Jean Ferrat, il faut savoir que ce fils d’une aristocrate polonaise et d’un militaire italien, né à Rome et ayant grandi entre Cannes, Nice et Monaco, est avant tout et surtout l’auteur d’une œuvre érotique et pornographique considérable, qui n’a rien à envier à la production d’un Pierre Louÿs.

De manière générale, il faut savoir qu’Apollinaire est hanté par les femmes. De Marie Laurencin à Lou en passant par Hélène, la reine de Sparte, les femmes sont au cœur de l’œuvre d’Apollinaire. Le poète les célèbre, dans des poèmes lyriques d’inspiration classique, mélancolique, mais aussi de façon bien plus brûlante et originale.

Ainsi, Apollinaire a renouvelé toute une tradition de la poésie engagée et de l’évocation littéraire de la guerre. Rappelons tout d’abord que lorsque la première guerre éclate, Apollinaire, étranger, décide de s’engager. Blessé à la tête, il quittera le front en 1916 mais aura eu le temps d’écrire ses Poèmes à Lou, recueil dans lequel guerre, amour et érotisme sont indissociables. En effet, le poète y dépasse la simple évocation de la guerre pour faire de ce recueil un véritable éloge à Lou, et au corps de la femme. Apollinaire voit Lou partout, et sa vision du monde et de la guerre en est transformée. Le sang des balles devient le sang menstruel de Lou que boit Apollinaire, les seins de cette dernière sont comparés à des « obus », et, pour tenir, le poète célèbre les « jolis seins roses » et le « corps écarté » de la femme qu’il aime.

Dans ses Lettres à Lou, l’érotisme d’Apollinaire se fait plus intime et plus brûlant et chaque lettre est une superbe déclaration d’amour à elle seule. Ainsi, Apollinaire, qui sait que Lou le trompe et se désespère de ne pouvoir la satisfaire entièrement lors de ses permissions, se remémore leur « épatant 69 à Grasse », son onanisme intempestif, « le vagin royal », « l’anus plissé », les « poils » et les « totos splendides » de Lou. Le poète y apparaît comme un amoureux transi, transi d’amour pour un corps qu’il soumet au fouet, à mille et une volontés, et connaît par cœur.

Mais Apollinaire sait aussi dépasser l’érotisme pour flirter avec la pornographie. C’est le cas dans deux romans, Les Onze Mille Verges ou les Amours d’un hospodar, publié en 1907, et Les exploits d’un jeune Don Juan, œuvre de commande d’abord publiée sous le manteau en 1911.

Les Onze Mille Verges ou les Amours d’un hospodar relate les aventures du prince roumain Mony Vibescu (comme l’explique le narrateur, un « hospodar » est un titre roumain équivalant au titre de sous-préfet en France) qui le mènent de Bucarest à la Chine en passant par Paris. Réputé pour sa grande crudité, le roman explore toutes les facettes du sado-masochisme et va jusqu’à aborder la gérontophilie, la nécrophilie ou même la pédophilie ! En effet notre héros pratique la sodomie comme d’autres prennent le métro et le moindre endroit un tant soit peu fermé est prétexte à de nouveaux exploits, d’une chambre d’hôtel à une cabine de l’Orient-Express, toujours décrits avec une crudité certaine (« Il palpait ces fesses royales et avait insinué l’index dans un trou du cul d’une étroitesse à ravir. Sa grosse pine qui bandait de plus en plus venait battre en brèche un charmant con de corail surmonté d’une toison d’un noir luisant »). A Paris, Mony fait la connaissance de deux jeunes filles, Culculine d’Ancône (qui se vante d’avoir, du haut de ses dix-neuf ans, « vidé les couilles de dix hommes exceptionnels ») et Alexine Mangetout (cela ne s’invente pas !) qui n’ont pas froid aux yeux et lui font découvrir les mœurs de la vie parisienne. Comme dans un rêve éveillé, le roman se veut un succédané des exploits divers et variés de Mony, jusqu’à une apothéose finale que nous préférons ne pas vous dévoiler.

C’est une atmosphère bien différente qui règne au sein des exploits d’un jeune Don Juan relate l’initiation sexuelle d’un jeune homme, Roger, lors de son séjour dans la propriété familiale, à la campagne. Cette initiation se fait notamment grâce à son entourage familial (sa mère, sa tante et ses sœurs) et le roman aborde largement le thème de l’inceste, ce qui fit son scandale et sa renommée. Roger découvre d’abord la masturbation dans la bibliothèque familiale (« Je sentis mon membre se gonfler et, du gland rouge sombre, gicla une matière blanchâtre, d’abord en un grand jet, suivi d’autres moins puissants. J’avais déchargé pour la première fois »), couche avec plusieurs servantes (« Elle se pencha et prit mon vit dans la bouche. Je fis comme elle, ma langue pénétra dans son con. Je léchai le sperme féminin qui avait le goût d’œuf cru ») et découvre également la sodomie. Tenant à la fois du roman d’apprentissage (Roger n’est pas sans rappeler le jeune héros du Diable au corps de Raymond Radiguet) et du roman pornographique, Les exploits d’un jeune Don Juan va crescendo dans la crudité des scènes à mesure que Roger progresse dans son initiation et ; comme dans Les Onze Mille Verges, Apollinaire semble prendre un malin plaisir à faire sauter un à un différents tabous, pour finir par des évocations extrêmement crues et scatologiques. Des lignes entières sont d’ailleurs consacrées aux odeurs du sexe féminin…

Entre érotisme le plus cru et célébration aux airs de chant du monde, voilà donc un aperçu de l’esthétique érotique d’Apollinaire. A quelle œuvre ira votre préférence ?

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