« A Corps Perdu »: cinq femmes racontent le corps à leur manière

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28 novembre 2017 à 21 h 04 min  •  Catégorie Culture Q par  •  0 Commentaires

A Bruxelles, cinq femmes artistes exposent des oeuvres qui dévoilent le corps avec sensibilité et sous différents angles, bien loin des stéréotypes véhiculés dans la pub. Elles en explorent de multiples facettes, et nous confrontent à notre propre rapport à celui-ci, ainsi enrichi de nouvelles perspectives. L’association Amazone, un lieu au service de l’égalité de genre, accueille l’exposition, visible jusqu’au 12 décembre 2017.

Le lieu : un concept unique

Amazone, situé au coeur de Bruxelles et fondé il y a vingt ans, est un concept dont l’objectif est de « créer des synergies et combiner les forces du mouvement des femmes. » Dans ses bureaux, y travaillent près d’une vingtaine d’organisations de femmes. Ce très bel endroit dispose aussi de salles de réunions où se tiennent conférences et congrès. Et c’est aussi un espace d’exposition « qui accueille chaque année des femmes artistes ou des artistes dont les œuvres parlent des femmes, du genre, des féminismes ou de l’égalité. »

L’expo: un voyage émouvant et original aux confins du corps

Pour cette quatrième édition, Ophélie Longuepée, Marie Mons, Elodie Claus, Laurence Dufay et Lissa Gasparotto exposent dans les couloirs du bâtiment et nous emmènent en quête des secrets intimes contenus dans le corps, principalement féminin, en se jouant de ses représentations.

« Le corps », une seule appellation abstraite alors qu’il y a tant de diversités individuelles qu’il faudrait dire « les corps ». Et ceux-ci sont sujets à de nombreuses approches, à la fois objectives et subjectives. C’est le sens de ce parcours qui nous questionne sur notre représentation du corps et sa place dans notre société.

On y découvre le regard singulier de ces artistes, qui, chacune à leur manière, jouent avec le corps, s’en emparent, le triturent, l’explorent parfois jusque dans ses moindres recoins.

Je vous propose mon regard sur cette visite et l’univers artistique de ces femmes.

Cinq univers

J’ai aimé les immenses portraits de femmes photographiées par Marie Mons, autour du thème de la pelade, une maladie qui provoque la perte de cheveux. Cette exploration de l’identité féminine dépourvue d’une caractéristique qui lui est typiquement assignée – la chevelure -, est très touchante. Il s’en dégage une lumière, une douce chaleur enveloppante, un subtil et harmonieux mélange de vulnérabilité, de sérénité, d’authenticité et de force.

© Ophélie Longuépée (Phytophilie)

Ophélie Longuépée, quant à elle, fait fusionner le corps et le végétal dans un projet original, sensuel, à l’érotisme délicat et envoûtant. L’artiste s’attache aussi à représenter la chair, jusque dans ses plis, et transcende l’identité sexuée dans une série de photos où détails des corps de femmes et d’hommes se confondent, ce qui m’a évoqué le concept d’altérité dont je parle plus bas. Troublant. J’ai éprouvé une impression similaire devant les dessins de Lissa Gasparotto qui entremêlent les corps et d’où se dégage une sensibilité à fleur de peau.

Les gravures d’Elodie Claus m’ont emmenée aux tréfonds de l’être, et fait plonger dans les abysses du corps, au-delà de la chair. J’ai admiré la finesse du détail, la précision et le raffinement de ces oeuvres qui représentent l’aspect organique et cellulaire du corps féminin, révélant ainsi la magie de la vie, car on ne cesse de s’émerveiller devant ce subtil assemblage de parties qui forment un tout et fonctionnent en synergie. Aux antipodes d’un rendu clinique et froid, l’artiste parvient au contraire à susciter, dans ce face-à-face avec nous-mêmes, par la différence ou la ressemblance, une émotion authentique, en nous proposant une rencontre avec le singulier autant qu’avec l’universel.

Enfin, les sculptures de Laurence Dufaÿ reflètent une approche de sa technique et du corps des femmes résolument féministe, en s’interrogeant notamment sur la place, le rôle et le choix des modèles vivants. Chez cette artiste, ce qui a surtout retenu mon attention, c’est son oeuvre d’une belle originalité, nommée « Clitoriz soufflé ».

« Clitoriz soufflé » : un clitoris géant, l’attraction de l’expo

© Alexandra Coenraets

Voici sans conteste l’attraction majeure de cette exposition: la sculpture d’un clitoris de 2 mètres 50 de haut. «  Présenté comme un objet mystère à sortir de l’invisibilité, cette pièce souhaite dénoncer l’«excision intellectuelle» dévoilée par Odile Buisson, gynécologue parisienne qui nous a permis de mieux connaître le seul organe dédié uniquement au plaisir. La sculpture s’impose par sa taille et sa texture exubérante de manière ludique. » , explique son auteure.

En mousse polyuréthane sur une structure en bois, et recouverte de mousse végétale, l’oeuvre trône fièrement dans la cour du bâtiment. Elle provoque un mélange de fascination et d’étrangeté, attirante et repoussante à la fois. Tout un symbole quand on sait le tabou, le mystère et le rejet dont a fait l’objet le clitoris au cours du temps.

L’hiver frappant à nos portes, une récolte de fonds a été lancée pour habiller « Clitoriz soufflé ». L’opération d’habilllage est en cours, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous. Au-delà du clin d’oeil, cela m’évoque la symbolique de ce constant aller-retour entre désir de se dévoiler et celui de préserver son intimité. Jusqu’où aller ? A l’heure où le corps féminin s’expose partout, alors que pourtant le clitoris – et donc le plaisir féminin – peine à être reconnu, il me semble résolument nécessaire d’affirmer le fait de prendre soin de son plaisir, de se réapproprier sa sexualité, parce qu’elle est précieuse et n’appartient qu’à nous. Personne ne peut nous en déposséder. Cela fait écho à la dénonciation actuelle des violences sexuelles.

Soi et l’autre: l’altérité

Aller voir une exposition qui a pour thème le corps n’est pas anodin. On est ramené.e.s à soi, forcément. En même temps, c’est une découverte de l’autre aussi. Le corps d’autrui, aussi similaire soit-il dans son fonctionnement, nous reste, malgré tout, même s’il nous est proche, étranger. On appelle ça l’altérité. Avoir subi des violences sexuelles brouille les pistes de ce concept pourtant si nécessaire à notre construction d’être humain. Qui plus est, quand il s’agit d’inceste, les repères sont encore davantage détruits. J’ai toujours eu des difficultés à concevoir l’altérité et donc à me représenter comme sujet dans ce corps aux contours délimités. Me réapproprier mon incarnation, la percevoir unique et singulière, à la fois différente et reliée aux autres, fait partie du travail de (re)construction.

Une telle visite permet d’apprivoiser ses sensations, dans la douceur plutôt que dans la douleur, ce qui n’est pas si évident. Accepter de se laisser toucher, émouvoir et faire la différence entre son propre ressenti et celui de l’artiste. Parfois, il est commun.

Se réapproprier le corps féminin

On pourrait donc croire à tort que le corps féminin, présent partout dans les médias, n’est plus tabou. Il n’en est rien, car cette image de papier glacé n’est qu’une représentation dépourvue d’âme qui dépossède les femmes de leur incarnation. Ces cinq artistes sont dans une démarche de réappropriation de celle-ci, m’a-t-il semblé, et par là, se réapproprient le vivant, le désir et le plaisir des sens.

Ces femmes, belges ou françaises, sont nées entre la moitié des années 1970 et le début de années 90, pour trois d’entre elles. A l’exception de l’une d’elles, toutes sont plus jeunes que moi, ce qui m’a fait un étrange effet. A l’intemporel de ce qui nous lie, se superposait la temporalité: je vieillis, même si je dis que je suis née à trente ans, quand les flashes de violence me sont revenus en mémoire. Je me sens jeune et vieille à la fois. Ce qui m’amène à une réflexion sur la perception que l’on a de soi, de son propre corps et celle que l’on renvoie. Se sentir « vieille » dans un corps encore jeune et en bonne santé physique, oui, c’est possible. Se sentir encore une petite fille blessée dans un corps de femme, oui c’est possible. Chacune de ces cinq artistes m’a paru faire écho à une part de moi. Car le féminin est multiple. Plusieurs mots me viennent en tête: sensualité, sexualité, sensibilité, blessures de l’âme, image de soi.

En résumé et en conclusion: c’est à voir !

Si vous êtes à Bruxelles, je vous invite chaleureusement à découvrir l’univers corporel, sensuel, créatif de ces cinq artistes au talent incontestable. L’expo est ouverte les lundi, mardi, jeudi de 9 à 18h et les mercredi et vendredi de 9 à 17h. Elle se tient au 10 de la rue du Méridien, à 1210 Bruxelles. Le finissage aura lieu le 12 décembre entre 18 et 22h.

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