Le désir, le désir féminin

1

Désir, envie, besoin, plaisir, bonheur, amour, ….

Beaucoup de mots pour évoquer ce qui nous manque, ce vers quoi on tend, ce que l’on tente d’obtenir, de satisfaire. Pourtant chacun de ces mots revêt un sens différent, n’engage pas les mêmes connotations et ne concerne pas forcément les mêmes objets ni les mêmes buts à atteindre.
De tous ces concepts celui le plus obscur est le désir. Pour Platon dans Le Banquet, « on ne désire que ce dont on manque ».
Le désir est similaire au besoin car ils sont censés combler un manque. Le besoin faisant partie de ce qu’il convient de satisfaire de manière vitale (boire, manger, dormir,…) et qui est de fait satisfaisable. Le désir lui, est inconscient, illimité. Le satisfaire c’est réduire la tension issue du sentiment du manque qui se porte à la conscience.  Il se traduit par la représentation du but à atteindre et souvent d’une volonté de mettre en œuvre des moyens pour atteindre ce but.

Le désir est issu du manque, du sentiment persistant d’incomplétude.
Désir comme recherche d’absolu et de cette complétude, le mythe des Androgynes explique de manière métaphorique ce sentiment persistant. Platon s’appuie sur ce mythe pour l’illustrer : les Androgynes étaient la fusion d’un corps masculin et d’un corps féminin, comprenant deux têtes, un cou parfaitement rond, quatre bras, quatre jambes. Un jour, certains ont voulu escalader l’Olympe pour prendre la place des Dieux. Or on ne plaisante pas avec les Dieux et Zeus les a punis en les séparant physiquement, faisant d’eux des demi-êtres qui ne songent qu’à retrouver leur moitié, et une fois retrouvée, à ne former avec elle plus qu’un corps.

Alors que le besoin se porte sur des objets réels, objets désirables en tant qu’ils représentent inconsciemment autre chose. Mais quelle chose ? Le désir est chez Freud toujours désir de retrouver une satisfaction antérieure. La première des satisfactions antérieures est celle de l’expérience fusionnelle avec la mère. Expérience originelle du fœtus logé, nourrit, pendant des mois, dans le ventre de la mère. Désir de retouver cette satisfaction, désir répété et de fait insatisfaisable puisque qu’illusoire. Nous serions donc voués à une insatisfaction perpétuelle !
Dans le réel, désirer une paire de chaussures c’est désirer être belle, accéder à une forme de féminité, ressembler à un type de femme que l’on désire être, être aimée. Désirer une voiture de sport, ce n’est pas seulement se déplacer d’un point à un autre, mais accéder à une représentation fantasmée de soi, pour être regardé, désiré, aimé. Si ces illustrations peuvent avoir un aspect stéréotypé, la raison en est que les objets chargés de représentations sur lesquels se portent nos fantasmes le sont bien souvent !

Ce qui est visé dans le désir c’est donc la jouissance, une présence immédiate, une complétude que Jacques Lacan, après Freud, nomme La Chose, soit ce qui ne peut être nommé puisque symbolique. L’homme étant parlant (ce qui le différencie des animaux), son désir ne peut se faire que sur le mode symbolique du langage, par conséquent il ne peut jamais atteindre l’objet de sa jouissance, parce que sa jouissance se porte sur des objets phénoménaux qui ne sont pas à proprement parler l’objet du désir. Il ne peut donc qu’être confronté à l’insatisfaction. Mais cette insatisfaction permet alors de relancer le désir en l’homme, c’est à dire que si la chose était quelque chose dont on pourrait jouir, il n’y aurait plus de désir.
Le désir est donc par définition insatisfaisable, c’est donc pour cela qu’il persiste et qu’il fait de nous des être désirants ! Tant mieux quelque part, c’est ce qui nous tient en vie !

Le désir est aussi, il ne faut pas le négliger, désir de l’autre. Mais qu’aime-t-on dans l’amour ? Le sentiment amoureux lui-même ? L’autre ? Nous-mêmes ? Le désir d’autrui se compose à la fois du désir de l’autre en tant que personne, et du désir que l’autre me désire. Sartre définit la séduction comme la volonté de capter, de déterminer la liberté de l’autre.

Le désir est effectivement indissociable du plaisir, de la sexualité et de l’amour. Il y a nécessité de la « présence » de l’autre pour que naisse, s’exprime le désir. Imaginons une femme seule sur une île déserte, il est peu probable que le désir naisse, sans pour autant que la pulsion puisse être toujours vivace. Le désir en l’autre est la cause du désir !
Le désir sexuel peut-être considéré comme ce qui constitue les mobiles de l’activité sexuelle, qu’il s’agisse de la pulsion, de la libido, de l’appétit sexuel, ainsi que de l’intérêt, de la motivation et de l’excitation sexuels. Les psychanalystes posent d’ailleurs la question qui est de savoir s’il existe un désir qui ne soit pas sexuel !

Le désir sexuel produit les phénomènes successifs tels que l’activation de l’excitation sexuelle par une chose (comme nous l’avons dit à propos des chaussures), par une personne réelle, suivi de la tension active qui demande à se réduire. Il s’accompagne de la production de fantasmes et de scénarios relatifs à « l’objet » désirable, à l’activité sexuelle attendue, au plaisir. De fait, on assiste à une orientation du comportement vers la satisfaction du désir : ce sont des jeux de séduction, codifiés et ritualisés chez les animaux, et chez l’humain des rituels variant selon les époques et les cultures.

La composante interne du désir est la pulsion dont la manifestation sexuelle générale peut-être identifiée à la libido. Le désir est donc également indissociable de la libido.  
Chez les deux sexes, il y a d’abord attirance, pour une personne, mais souvent pour un détail : la voix, une attitude, un regard, un mot, un vêtement… Ce détail fait ensuite l’objet, il l’incarne ou le représente, et tel une « porte d’entrée » il permet d’accéder à sa globalité. Ce détail est spécifique, mais il est « l’écho » sans doute d’une expérience ancienne et oubliée, répondant  à des attentes fantasmées, des projets, des représentations. L’attirance agit alors comme un aimant et active le désir psychique et physique. Chez l’homme les manifestations génitales sont patentes, véritable « boussole » de l’excitation et du désir sexuel. Chez la femme, l’émoi physique peut être plus discret, fourmillements et humidité génitale, sensations de « jambes lourdes », rougeurs, émotivité…

Mais au-delà de « l’équipement instinctuel », l’être humain a à faire avec le contexte culturel, social, familial, éducatif.
Les trois religions monothéistes se sont emparées de la question du désir et des passions pour contrôler et amener l’homme à les contenir. La sexualité ayant pour but la reproduction et la préservation de l’espèce humaine. Elles ont également jetté l’anathème sur le corps des femmes. N’oublions pas que dans la religion chrétienne le péché originel est arrivé par la femme, d’où la question de la faute !
Les variables culturelles, familiales et éducatives jouent donc un rôle facilitateur ou représsif en ce qui concerne l’expression du désir sexuel. Elles peuvent apporter culpabilité et honte, entrave à l’accès à son désir qui déterminera et orientera les modalités de la sexualité entre les individus.
Pour se placer du côté féminin, les femmes extraverties, celles dont la libido est davantage affirmée, auront une sexualité plus affirmée. En revanche les femmes introverties, soumises davantage aux impératifs de l’éducation et de la culture auront sinon un trouble du désir sexuel, au moins des difficultés, tant dans ses manifestations perçues que dans son expression. Le désir pourra ainsi déclencher angoisse, crainte ou culpabilité.

Pour évoquer l’impact de la culture, revenons à la révolution sexuelle et ses changements substantiels du comportement et des moeurs sexuels intervenus en occident à la fin des années 1960. Ce mouvement a apporté l’émancipation sexuelle des femmes, ainsi que la reconnaissance des sexualités non procréatrices et non conjugales. On parle alors d’« amour libre », du droit au plaisir, et de jouir sans entraves. Ce fut davantage une lutte du désir contre l’interdit qu’une lutte pour l’accès au désir féminin.

Cependant il convient de différencier ce qu’il en est du plaisir dans la sexualité, et du désir. Luis Bunuel, avec son film Cet obscur objet du désir, dans son adaptation du livre de Pierre Louÿs La Femme et le Pantin, explique clairement l’ambiguité du désir et la mécanique d’un désir sans fin, à la limite de la mort ainsi que les frustrations de l’amour non consommé.
Finalement 68 n’a pas levé le tabou, bien plus fort, celui du désir des femmes !

Au commencement est le désir… « L’important, avant l’objet de son désir, est la reconnaissance, la compréhension et l’acceptation de ce désir lui-même » (Catherine Blanc, la sexualité des femmes n’est pas celles des magazines). S’interroger sur sa sexualité, en chercher des modalités d’épanouissement, c’est s’offrir la liberté d’être sereine et libre dans l’expression de ses pulsions donc de son désir. C’est investir ce corps de femme et son identité. Le désir s’appréhende d’abord au creux de soi, se construit lentement dans l’exploration, l’écoute et la reconnaissance que l’on s’accorde. On peut alors partir à la recherche de l’autre et de son propre plaisir.

Un commentaire

  1. RIDOUX Patrice / 25 mai 2016 at 16 h 22 min / Répondre

    Très bon article , psychanalytiquement étayé..
    Bravo Dominique Potin-Kahn!

Poster un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.