50 nuances de plus con : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques (…), de Camille Emmanuelle

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1 mars 2017 à 9 h 00 min  •  Catégorie Culture Q par  •  0 Commentaires

Moins d’un an après la parution du libérateur et généreux Sexpowerment[1], Camille Emmanuelle revient ! Sans n’avoir rien perdu de son honnêteté intellectuelle ni de son esprit critique, la cofondatrice du Cabinet de Curiosité Féminine nous offre un hilarant essai dans lequel elle explore l’envers du décor d’une certaine création littéraire, Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et devrait arrêter tout de suite.

C’est parce que le statut d’indépendant connaît ses splendeurs mais surtout ses misères que Camille Emmanuelle est devenue, il y a trois ans, auteur de romances érotiques. Ce qui aurait pu constituer un job alimentaire des plus sympathiques s’est finalement révélé être un épuisant challenge et un véritable crève-cœur.

Sortir d’un schéma narratif tout tracé ?
Impossible !
Conférer épaisseur et nuances aux personnages ?
Vous n’y pensez pas !

Avec l’enthousiasme du débutant, Camille se lance dans la rédaction de romances érotiques – et elle en écrira douze au final. Nouvelle vie, nouvelle identité, Camille endosse le rôle d’une auteure à succès qui vit dans un loft new-yorkais et enchaîne soirées branchées et escapades en jet privé. Car l’auteur de romances érotiques  doit faire rêver sa lectrice ! Et en avant toute ! Dès l’élaboration de son premier ouvrage, Camille se retrouve confrontée à une machinerie éditoriale aux accents fordistes dont les maîtres-mots semblent être pauvreté linguistique et vacuité narrative. Sortir d’un schéma narratif tout tracé ? Impossible ! Conférer épaisseur et nuances aux personnages ? Vous n’y pensez pas !  Courageuse et opiniâtre, tiraillée entre souci de bien faire et convictions personnelles, Camille ne cesse de s’effacer au profit d’un double littéraire qui ne lui ressemble en rien et  c’est non sans désarroi que l’on découvre que même les scènes de sexe sont incroyablement codifiées ! Parce que les lectrices de romance érotique ont nécessairement toutes les mêmes fantasmes, les mêmes attentes et les mêmes désirs consuméristes. Epuisée par d’ultimes discussions avec son éditrice, Camille ne pourra se résoudre qu’à rendre les armes, à savoir jeter l’éponge !

Ce livre est tout d’abord une passionnante exploration
de ce laboratoire qu’est la création littéraire !

Pourquoi lire ce livre ?

Que vous vous intéressiez ou non au genre du mommy porn, ce livre est tout d’abord une passionnante exploration de ce laboratoire qu’est la création littéraire ! On y apprend qu’un roman, fût-ce un mommy porn, se construit, que des personnages s’élaborent et qu’une intrigue doit avoir un commencement et une fin. On y découvre des recettes pour y trouver une certaine inspiration, et les déconvenues par lesquelles passe Camille nous rendent la figure de l’écrivain à la fois incroyablement accessible et sympathique tout en restant exigeante. Écrire est un travail, et Camille nous le rappelle.

Pour les amoureux de la littérature,
et pour tous ceux qui gardent un souvenir ému de leurs études littéraires,
ce livre est un bijou.

Pour les amoureux de la littérature, et pour tous ceux qui gardent un souvenir ému de leurs études littéraires, ce livre est un bijou. Plus Camille va de désillusions en désillusions, plus elle convoque les notions littéraires, comme une ultime bouée de sauvetage avant le naufrage. Figures de style, schéma actantiel, allusions et références ; on se délecte de ses mentions qui semblent si incongrues dans un univers dénué de toutes références artistiques, et il faut lire ce livre rien que pour l’hilarante réécriture de La Princesse de Clèves ! Car c’est bien un immense sourire aux lèvres que l’on parcourt ces lignes, en se demandant si le mommy porn ne lorgnerait pas plus du côté de La Cuisine des Mousquetaires que d’un roman d’Alexandre Dumas.

Enfin et surtout, comme Sexpowerment avant, ce livre fait un bien fou. Camille Emmanuelle nous le rappelle : nous pouvons lire ce que nous voulons, un livre n’a pas forcément vocation à être engagé ou à nous élever, et lire par pur divertissement est une très bonne chose ! Le livre de Camille n’a vocation ni à prohiber ni à prescrire, et la couleur est annoncée. En revanche, en s’adressant à Manon, désignée comme lectrice type de mommy porn, et en lui dévoilant ce qu’est véritablement une romance érotique, elle l’invite à réfléchir, et à se tourner, peut-être aussi, vers d’autres lectures. Des lectures plus exigeantes, qui parleront à son imaginaire, et à son intelligence, et qui donnent une vraie place à la femme et à son désir. Bref, à lire de la vraie littérature érotique.

 

 

Camille Emmanuelle, Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et devrait arrêter tout de suite, Les Echappés, 2017

[1] Sexpowerment, Le sexe libère la femme (et l’homme), Paris, Anne Carrière, 2016

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